LIVRE I, CHAPITRE XIÏ
mais encores des espèces, et de toutes choses spirituelles et divines, ausquelles la veue sert plustost de destourbier*4 que d'ayde; dont il y a eu non- seulement plusieurs aveugles grands et sçavans, mais d'autres encores qui se sont privés de veue à escient, pour mieux philosopher, et nul jamais de sourd. C'est par où l'on entre en la forteresse , et s'en rend-on maistre : l'on ployé l'esprit en bien ou en mal, tesmoin la femme du roi Agamemnon, qui fut contenue au devoir de chasteté' au son de la harpe 5^et David, qui par mesme moyen chassoit le mauvais esprit de Saùl, et le remettoit en santé'; et le joueur de fleutes, qui amolissoit et roidissoit la voix de ce grand orateur Gracchus. Bref, la science , la vérité' et la vertu n'ont point d'autre entremise ni d'entre'e en l'aine, que l'ouye : voyre la chrestienté enseigne que la foy et le salut est par l'ouye, et que la veue y nuict plus qu'elle n'y aide; que la foy est la créance des choses y r * qui ne se voyent, laquelle est acquise par l'ouye : et ' elle appelle ses apprentifs et novices auditeurs Kar>î- ^oufAsvouç6. Encores adjousteray-je ce mot, qi^e l'ouye apporte un grand secours aux ténèbres et aux endor-
*4 D'obstacle , d'empêchement; du latin disturbare.
5 La musique produit aujourd'hui un effet tout contraire,
6 Catéchumènes , qui sont catéchisés , c'est-à-dire , instruits des premiers principes. Du grec, zar/j^éw, je catéchise , j'enseigne les élémens de la religion.
mis , affin que par le son ils pourvoyent à leur conservation. Pour toutes ces raisons , les sages recommandent tant l'ouye , la garder vierge et nette de toute corruption, pour le salut du dedans, comme pour la seureté de la ville Ton faict garde aux portes et murs, affin que l'ennemy n'y entre.
La parole est peculierement donnée à l'homme, présent excellent et fort nécessaire. Pour le regard de celuy d'où elle sort, c'est le truchement et l'image de Famé, animi index et spéculum '• , le messager du cueur, la porte par laquelle tout ce qui est dedans sort dehors, et se met en veue : toutes choses sortent des ténèbres et du secret, viennent en lumière, l'esprit se faict voyr; dont disoit un ancien à un enfant, parle affin que je te voye, c'est-à-dire, ton dedans : comme les vaisseaux se cognoissent s'ils sont rompus, ouverts ou entiers, pleins ou vuides par le son, et les métaux par la touche , ainsi l'homme par le parler : de toutes les parties du corps qui se voyent et se monstrent au dehors, celle qui est plus voisine du cueur, c'est la langue par sa racine : aussi ce qui suit de plus près la pense'e , c'est la parole : de l'abondance du cueur la bouche parle8. Pour le regard de celuy qui la reçoit, c'est un maistre puissant et un régent impérieux, qui, entré en la forteresse , s'empare du mais-
7 « L'indicateur et le miroir de l'ame. »
8 Ex abundantid cordis os loquitur. Math. C. XII , y. 34-