LIVRE I, CHAPITRE XII
tre, l'agite, l'anime, l'aigrist, l'appaise, l'irrite, le contriste , le resjouit, lui imprime toute telle passion qu'il veut, manie et paistrit l'ame de Fescoutant, et la plie à tous sens, le faict rougir, blaismir, pallir, rire, plorer, trembler de peur, trémousser d'estonnement, forcener de cliolere, tressaillir de joie, outrer et transir de passion. Pour le regard de tous , la parole est la main de l'esprit, par laquelle, comme le corps par la sienne, il prend et donne, il demande conseil et secours, et le donne. C'est le grand entremetteur et courretier : par elle le trafficq se faict, merx a Mercurio 9 , la paix se traicte , les affaires se manient, les sciences et les biens de l'esprit se débitent et distribuent; c'est le lien et le ciment de la société humaine (moyennant qu'il soit entendu : car, dict un ancien, l'on est mieux en la compagnie d'un chien cognu , qu'en celle d'un homme duquel le langage est incognu, ut externus aliéna non sit hominis vice10) : bref l'outil et instrument à toutes choses
9 « Merx, commerce , vient de Mercurius , Mercure » . C'est le contraire : merx ne vient pas de Mercurius ; c'est Mercurius qui vient de merx, cis, et de la finale urio, formée du latin uro : il signifie par conséquent le Dieu qui recherche la marchandise et le lucre. Mercure est , en, effet , à la fois le patron du commerce et le dieu des voleurs.
10 « De manière qu'un étranger n'est pas un homme pour celui qui ne l'entend pas. » S Un. JftJl-.hi/it-. Vtt,I. l> 7
bonnes et mauvaises. Vila et mors in manibus linguœ 1 ' ; il n'y a rien meilleur ny pire que la langue : la langue du sage, c'est la porte d'un cabinet royal, laquelle s'ouvrant, voila incontinent mille choses diverses se représentent toutes plus belles l'une que l'autre, des Indes, duPeru*12, de l'Arabie. Ainsi le sage produict et faict marcher en belle ordonnance sentences et aphorismes de la philosophie, similitudes, exemples, histoires, beaux mots triés de toutes les mines et thresors vieux et nouveaux, qui profert de thesauro suo nova et vetera ■ 3 , qui servent au reiglement des mœurs , de la police , et de toutes les parties de la vie et de la mort, ce qu'estant desployé en son temps et à propos, apporte avec plaisir une grande beauté et utilité : mala aurea in lectis argenteis , qui loquitur verbum in tempore suo li. La bouche du meschant c'est un trou puant et pestilentieux ; la langue mesdisante , meurtrière de l'honneur d'autruy , c'est une mer et université de maux , pire que le fer, le feu, la poison, la mort, l'enfer. Lingua ignis est, universitas iniquitatis...
11 « La vie et la mort sont au pouvoir de la langue ». Prov. C. xvin, v. 21.
*12 Pérou.
,3 « Qui tire de son trésor des choses nouvelles et anciennes. ». Sh JhoM.,Kni,n.
'4 « Les paroles, dites à propos , sont comme des pommes d'or sur des lits, d'argent. >>. Pr&v. C. xxv , v. n.