LIVRE I, CHAPITRE XIV
mouvemens et fonctions de l'ame : et quand il se lit souvent aux autheurs que le froid sert, à l'entendement, que les froids de cerveau, comme les melanclioliques et les méridionaux, sont prudens, sages, ingénieux, là le froid se prend non simplement, mais pour une grande modération de chaleur. Car il n'y a rien plus contraire à l'entendement et sagesse , que la grande chaleur , laquelle au contraire sert à l'imagination; et selon les trois temperamens, il y a trois facultés de l'ame raisonnable : mais comme les temperamens, aussi les facultés reçoivent divers degrés, subdivisions et distinctions.
Il y a trois principaux offices et différences d'entendement, inférer, distinguer, eslir. Les sciences qui appartiennent à l'entendement sont la théologie scholastique , la théorique de médecine, la dialectique , la philosophie naturelle et morale. Il y a trois sortes de différences de mémoire , recevoir et perdre facilement les figures , recevoir facilement et difficilement perdre : difficilement recevoir et facilement perdre. Les sciences de la mémoire sont la grammaire , théorique de jurisprudence. et théologie positive, cosmographie , arithmétique. De l'imagination y a plusieurs différences, et en beaucoup plus grand nombre que de la mémoire et de l'entendement : à elle appartiennent proprement les inventions, les facéties et brocards , les poinctes et subtilités , les fictions et mensonges, les figures et comparaisons, la propriété,
io8 DE LA SAGESSE,
netteté, élégance , gentillesse. Parquoy appartiennent à elle la poésie, l'éloquence, musique, et généralement tout ce qui consiste en figure, correspondance, harmonie et proportion.
De toute cecy appert que la vivacité , subtilité, promptitude, et ce que le commun appelle esprit, est à l'imagination chaude ; la solidité , maturité , vérité , est à l'entendement sec : l'imagination est active, bruyante ; c'est elle qui remue tout, et met tous les autres en besongne : l'entendement est morne et sombre : la mémoire est purement passive, et voicy comment. L'imagination, premièrement, recueille les espèces et figures des choses tant présentes, par le service des cinq sens, qu'absentes, par le bénéfice du sens commun ; puis les représente , si elle veust ; à l'entendement, qui les considère, examine, cuit et juge; puis elle-mesme les met en depost et conserve en la mémoire, comme l'escrivain au papier, pour de rechef, quand besoing sera, les tirer et extraire (ce que F'on appelle réminiscence) ; ou bien si elle veust les recommande à la mémoire avant les présenter à l'entendement. Parquoy recueillir , représenter à l'entendement, mettre en la mémoire, et les extraire, sont tous œuvres de l'imagination ; et ainsi à elle se rapportent le sens commun, la phantasie, la réminiscence, et ne sont puissances séparées d'elle, comme aucuns veulent, pour faire plus de trois facultés de l'âme raisonnable.