LIVRE I, CHAPITRE XIV
Le vulgaire, qui ne juge jamais bien, estime etfaict plus de feste de la mémoire que des deux autres , pource qu'elle en conte fort, a plus de monstre, et faict plus de bruit en public. Et pense-t-il que pour avoir bonne mémoire l'on est fort savant, et estime plus la science que la sagesse ? c'est toutesfois la moindre des trois, qui peust estre avec la folie et l'impertinence. Mais très rarement elle excelle avec l'entendement et sagesse, car leurs temperamens sont contraires. De cette erreur populaire est venue la mauvaise instruction de la jeunesse qui se voyt par tout4 : ils sont tousjours après pour lui faire apprendre par cueur (ainsi parlent-ils) ce que les livres disent, affm de les pouvoir alléguer, et à lui remplir et charger la mémoire du bien d'autruy, et ne se soucient de lui resveiller et aiguiser l'entendement, et former le jugement pour lui faire valoir son propre bien et ses facultés naturelles, pour le faire sage et habile à toutes choses. Aussi voyons-nous que les plus sçavants qui ont tout Aristote et Ciceron en la teste , sont les plus sots et les plus ineptes aux affaires ; et que le monde est mené et gouverné par ceux qui n'en sçavent rien. Par l'advis de tous les sages , l'entendement est le premier, la plus excellente et la principale pièce du harnois : si elle joue bien, tout va bien, et l'homme est sage; et au rebours, si elle se mesconte, tout va
4 Voyez ci-après, 1. m, chap. i4-
no DE LA SAGESSE,
de travers : en second lieu est l'imagination ; la mémoire est la dernière.
Toutes ces différences s'entendront, peut-estre, encores mieux par cette similitude , qui est une peincture ou imitation de l'ame raisonnable. En toute cour de justice y a trois ordres et estages : le plus haut, des juges, auquel y a peu de bruit, mais grande action; car sans s'esmouvoir et agiter, ils jugent, décident, ordonnent, déterminent de toutes choses, c'est l'image du jugement, plus haute partie de l'ame : le second, des advocats et procureurs, auquel y a grande agitation et bruit sans action ; car ils ne peuvent rien vuider, ni ordonner, seulement secouer les affaires, c'est la peincture de l'imagination, faculté' remuante, inquiette, qui ne s'arreste jamais, non pas pour le dormir profond, et faict un bruit au cerveau comme un pot qui bout , mais qui ne résout et n'arreste rien. Le troisiesme et dernier estage est du greffe et registre de la cour, où n'y a bruit ny action ; c'est une pure passion, un gardoir et réservoir de toutes choses , qui représente bien la mémoire.
Son action est la cognoissance et l'intelligence de toutes choses : l'esprit humain est capable d'entendre toutes choses visibles , invisibles , universelles , particulières, sensibles, insensibles. Intettectus est omnîa 5.
5 « L'intelligence est tout », c'est-à-dire, comprend tout, s'étend à tout.