LIVRE I, CHAPITRE XV. n
et importun, et qui, comme un affronteur et joueur de passe-passe, sous ombre de quelque gentil mouvement subtil et gaillard, forge, invente, et cause tous les maux du monde, et n'y en a que par luy.
Il y a beaucoup plus grande diversité d'esprits que de corps ; aussi y a-t-il plus grand champ, plus de pièces et plus de façon : nous en pouvons faire trois classes, dont chascune a encore plusieurs degrés*7. En celle d'en bas sont les petits, faibles et comme brutaux, tous voisins des bestes, soit que cela advienne de la première trempe , c'est-à-dire de la semence et tempérament du cerveau trop froid et humide, comme entre les bestes les poissons sont infimes ; ou pour n'avoir esté aucunement remués et reveillés, mais abandonnés à la rouille et stupidité : de ceux-là ne faut faire mise ny recepte, et ne s'en peust dresser ny establir une compagnie constante ; car ils ne peuvent pas seulement suffire pour eux-mesmes en leur particulier, et faut qu'ils soient tousjours en la tutelle d'autruy : c'est le commun et bas peuple, qui vigîlans stertit , mortua cm vita est, prope jam vivo atque videnti% , qui ne se sent, ne se juge. En celle d'en haut sont les grands et très rares esprits , plustost démons que hommes com?
*7 Voy. ceci plus développé , au chapitre quarante-troisième. 8« Qui tout en veillant, dort. . . , dont la vie ressemble à la mort, qui paraît seulement près de vivre et de voir ».
iao DE LA SAGESSE,
muns , esprits bien ne's , forts et vigoureux : de ceux icy ne s'en pourroit bastir en tous les siècles une republique entière. En celle du milieu sont tous les médiocres, qui sont en infinité de degrés : de ceux icy est composé presque tout le monde : (de cette distinction et autres ey-après plus au long). Mais il nous faut toucher plus particulièrement les conditions et le naturel de cet esprit, autant difficile à cognoistre, comme un visage à peindre au vif, lequel sans cesse se remueroit.
Premièrement c'est un agent perpétuel : l'esprit ne peust estre sans agir ; il se forge plustost des subjects faux et fantastiques, se pippant*9 à son escient, et allant contre sa propre créance , que d'estre sans agir. Comme les terres oisives , si elles sont grasses et fertiles, foisonnent en mille sortes d'herbes sauvages et inutiles, et les faut assubjectir à certaines semences; et les femmes seules produisent des amas et pièces de chair informes : ainsi l'esprit, si l'on ne l'occupe à certain subject, il se desbande et se jette dedans le vague des imaginations, et n'est folie ny resverie qu'il ne produise : s'il n'a de but estably , il se perd et s'esgare; car estre par-tout, c'est n'estre en aucun lieu: l'agitation est vrayement la vie de l'esprit et sa grâce ; mais elle doibt venir d'ailleurs que de soy : s'il va tout seul, il ne faict que traîner et languir, et ne
*9 Se trompant sciemment.
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