LIVRE I, CHAPITRE XV. i
C'est le soulier de Thëramenes, bon à tous pieds : hh$Mêlf.91. il ne reste que la suffisance de le sçavoir contourner ; il va tousjours, et de tort et de travers , avec le mensonge comme avec la vérité. Il se donne beau jeu, et trouve raison apparente par-tout, tesmoin que ce qui est impie, injuste, abominable en un lieu, est pieté, justice, et honneur ailleurs; et ne sçâuroit nommer une loy, coustume, créance receue ou rejettée generallement par- tout; les mariages entre les proches, les meurtres des enfans, des parens vieils, communication*10 des femmes , condamnés en un lieu, légitimes en d'autres1^. Platon refusa la robe brodée et parfumée que lui offrist Dionysius, disant estre homme et ne se vouloir vestir en femme : Àristippus F accepta, disant que raccoustrement ne peust corrompre un chaste courage. Diogenes lavant ses choux, et le voyant passer, lui dict : si tu sçavois vivre de choux, tu ne ferois la cour à un tyran : Aristippus lui respond : Si tu sçavois vivre avec les roys, tu ne laverois pas des choux. On preschoit Solon de ne pleurer point la mort de son fds, car c'estoient larmes inutiles et impuissantes. C'est pour cela, dict-il, qu'elles sont plus justes et que j'ai raison de pleurer.
*l3 Communauté des femmes.
*4 Montaigne, dans son chapitre vingt-deux du livre premier, cite les' mêmes exemples, mais s'étend bien plus sur l'extrême diversité des lois et des coutumes.
i La femme de Socrates redoublôit son deuil de ce que les juges le faisoient mourir injustement. Comment! feist-il , aimerois-tu mieux que ce fust justement ? Il n'y a aucun bien , dict un sage , sinon celuy à la perte duquel l'on est prépare', in aequo enim est dolor amissae rei et iimor amittendae 1 5. Au rebours , dict l'autre , nous serrons et embrassons le bien d'autant plus estroict et avec plus d'affection, que nous le voyons moins seur, et craignons qu'il nous soit osté. Un philosophe cynique demandoit à Antigonus une dragme d'argent : ce n'est pas présent de roy , respondist-il : donne-moy donc un talent, dict le philosophe : ce n'est pas présent pour un cynique. Quelqu'un disoit d'un roy de Sparte fort clément et débonnaire : Il est fort bon ; car il l'est mesme aux meschans. Comment seroit-il bon, dict l'autre, puis qu'il n'est pas mauvais aux meschans ? Voilà comme la raison humaine est à tous visages, un glaive double, un baston à deux bouts, ogni medaglîa ha il suo riverso. l6. Il n'y a raison qui n'en aye une contraire , dict la plus saine et plus seure philosophie : ce qui se nions treroit par tout qui voudroit. Or cette grande volubilité et flexibilité vient de plusieurs causes ; de la perpétuelle altération et mouvement du corps , qui jamais n'est deux fois
10 « Car la crainte de perdre une chose est égale à la douleur qu'on ressent de l'avoir perdue ». J*H*ftt- / ïp.tiiï' ,G « Toute médaille a son revers ».