LIVRE I, CHAPITRE I
se penser et bien tenir à soy. Aussi voyons-nous que chaque chose pense à soy, s'estudie la première, a des limites à ses occupations et désirs. Et toy , homme, qui veux embrasser l'univers, tout cognoistre , contreroller et juger, ne te cognois et n'y estudies : et ainsi en voulant faire l'habile et le scindic de nature *3, tu demeures le seul sot au monde. Tu es la plus vuide et nécessiteuse, la plus vaine et misérable de toutes T et néantmoins la plus fiere et orgueilleuse. Parquoy, regarde dedans toy, recognois-toy, tiens-toy à toy : ton esprit et ta volonté, qui se consomme ailleurs, ramene-le à soy-mesme. Tu t'oublies , tu te respands, et te perds au dehors, tu te trahis et te desrobes à toy-mesme, tu regardes tousjours devant toy, ramassetoy et t'enferme dedans toy ; examine-toy, espie-toy, cognoy-toy*^
Nosce teipsum , nec te qusesieris extra. Respue quod non es, tecum habita, et Noris quam sit tibi curta suppellex.
Tu te consule.
Teipsum concute , numquid vitiorum Inseverit olim natura , aut etiam consuetudo mala 5.
*3 Le scindic de nature , pour le syndic, le juge et le censeur de la nature.
*4 C'est le fameux TvwSt «rsaurov , ( nosce te ipsuni) , qui , suivant Juvénal (sat. xi), e cœlo descendit. On sait que c'était là une des sentences des sept sages de la Grèce.
5 « Connais-toi toi-même , et ne te cherche pas hors de toi. Dédaigne ce que tu n'es pas; habite ayec toi, et tu
Par la cognoissance de soy, l'homme monte et arrive plustost et mieux à la cognoissance de Dieu . que par toute autre chose, tant pour ce qu'il trouve en soy plus de quoy le cognoistre , plus de marques et traits de la divinité, qu'en tout le reste qu'il peuet cognoistre; que pour ce qu'il peut mieux sentir, et sçavoir ce qui est et se remue en soy, qu'en toute autre chose. Fûrmasti me et posuîsii super me manum tuam , ideo mirabilis facla est scientia tua , ( id est , tui ) ex me6 : Dont est oit gravée en lettres d'or sur le frontispice du temple d'Apollon, dieu (selon les payens) de science et de lumière , cette sentence , cognoy-toy,
verras combien ton avoir est peu de chose. Consulte-toi ; scrute ton intérieur pour savoir si la nature ou quelque mauvaise habitude n'aura pas greffé en toi quelque vice ». — Tout ce passage est composé de vers et bouts de vers pris dans Horace, Juvénal et Perse , et que Charron a réunis, sans s'embarrasser du rhythme. Voici comment il faut lire les derniers vers qu'il a étrangement défigurés. Ils se trouvent dans les Satires d'Horace, L. I , Sat. m, v. 36 et suiv.
Denique te ipsum Concute num qua tibi vitiorum inseverit olim Natura , aut etiam consuetudo mala , namque Neglectis urenda filix innascitur agris.
Le bout de vers nec te quœsiveris extra, est pris de Perse, Sat. i , v. 7.
c « Tu m'as formé , et tu as posé ta main sur moi; c'est pourquoi la connaissance que j'ai acquise de toi , est devenue admirable ». Psalm. 108.