‹ De la sagesseChapitre 9 sur 280 · LIVRE I, CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE I

comme une salutation et un advertissement de Dieu à tous , leur signifiant que pour avoir accez à la divinité' et entrée en son temple , il se faut cognoistre ; qui se mescognoist en doit estre débouté , si te ignoras, o pulcherrima ! egredere ; et abî post hœdos tuos 7.

Pour devenir sage et mener une vie plus réglée et plus douce, il ne faut point d'instruction d'ailleurs que de nous. Si nous estions bons esclioliers, nous apprendrions mieux de nous que de tous les livres. Qui remet en sa mémoire et remarque bien l'excez de sa cholere passée , jusques ou cette fièvre l'a emporté , verra mieux beaucoup la laideur de cette passion, et eii aura horreur et hayne plus juste, que de tout ce qu'en dient Aristote et Platon : et ainsi de toutes les autres passions, et de tous les bransles et mouvemens de son ame. Qui se souviendra de s'estre tant de fois mesconté en son jugement , et de tant de mauvais tours que lui a fait sa mémoire , apprendra à ne s'y fier plus. Qui notera combien de fois il luy est advenu de penser bien tenir et entendre une chose , jusques à la vouloir pleuvir*8, et en respondre à autrui et à soy-mesme, et que le temps luy a puis fait voir du contraire, apprendra à se deffaire de ceste arrogance importune , et quereleuse presumption , ennemie capi-

* • -7-*«- Si tu t'ignores toi-même , ô très-belle , sors , et vas apro

tes chevreaux », Cantic. i , v. 7.

*8 Garantir.

taie de discipline et de vérité. Qui remarquera bien tous les maux qu'il a couru, ceux qui Font menacé, les légères occasions qui Font remué d'un estât en un autre, combien de repentirs luy sont venus en la teste , se préparera aux mutations futures , et à la recognoissance de sa condition, gardera modestie , se contiendra en son rang, ne heurtera personne, ne troublera rien , n'entreprendra chose qui passe ses forces : et voilà justice et paix par-tout. Bref nous n'avons point de plus beau miroir et de meilleur livre que nous-mesmes, si nous y voulions bien estudier comme nous devons , tenant tousjours l'œil ouvert sur nous et nous espiant de près.

Mais c'est à quoy nous pensons le moins , nemo in sese tentât descendere9. Dont il advient que nous don^ nons mille fois du nais*10 en terre, et retombons tousjours en mesme faute, sans le sentir, ou nous en étonner beaucoup. Nous faisons bien les sots à nos despens : les difficultés ne s'apperçoivent en chaque chose , que par ceux qui s'y cognoissent ; car encores faut-il quelque degré d'intelligence à pouvoir remarquer son ignorance : il faut pousser à une porte pour sçavoir qu'elle est close. Ainsi de ce que chascun se voit si résolu et satisfait , et que chascun pense estre

9 « Personne ne tente de descendre en soi-même ». 3w4 *10 Nais pour nez : cette orthographe existe encore dans notre mot punais pour pue nez, nez qui pue.

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