Le second traict et office de sagesse qui com
prend tout le dehors et les apparences ', c'est à dire tout ce qui regarde le public et autruy , paroles, actions, tous desseins et mouuemens externes , est de se régler entièrement au niueau des lois, coustumes, mœurs et cérémonies de son pays , euitant soigneusement toute singularité et particularité extrauagante escartee du commun et ordinaire : car quelle qu'elle soit, tousiours elle heurte et blesse autruy, et est suspecte de folie on d'ambition et hypocrisie, quoy que ce soit d'ame malade détraquée , Non coniurbabit sapiens pubUcos mores , non populutn in se nouitate vitœ €onuerêet eodem, sed non eodein modo faciet, nec eodem proposiio. le veux donc que mon Sage chemine tousiours sous le couuert des loix et coustumes, sans disputer ou tergiuerser, sans entreprendre tantost de s'en dispenser, et tantost les enchérir pour faire le bon valet , sans hausser ny baisser, ce non pour l'amour d'elles et k cause qu'elles sont iustes et équitables (car il y en a plusieurs qui ne le sont pas, et
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« C'est le sujet du chapitre vill du Liy. II de la Sagesse. III. 18
puis il n'est loisible d^en disputer ou consulter, s*il Testait tout irait en confusion et desordre) ; mais tout simplement, pource que ce sont les loix et coustumes du pays : ny aussi pour crainte dHcelles, par superstition et dVne seruitude contrainte , scrupuleuse et paoureuse, mais d^vne intention et façon libre, noble et galante , SoU hoc sapienti contingity vt nihilfaàat inuitus, recta seqidîuT, gaudet officio. Le sage Ëiit son deuoir et garde les loix , non à cause d^icelles , mais de soy-mesme : car il est pardessus elles et n^en a besoin , elles sont requises pour le commun : et quand il n'y en auroit point, il n'en feroit ny plus ny moins, et en ce il diffère du commun, qui ne peut bien faire sans loix , Ai iusto et sapienti non est lex posita. Or suiuant cette leçon le sage viura sans offense d'antruy, sans heurter le public ny le particulier, sans scandaliser les foibles et imparfaits et populaires. Toutes ces conditions font que ce second traict est de sagesse, autrement il seroit du commun : car il n'y a si petit qu'il ne dise qu'il faut viure selon les loix, mais Dieu sçait comment ils s'y portent ; en obser^ uant les loix, ils se mocquent, offensent et outragent les loix; qui ne leur sçauent aucun gré ny grâce de leur obseruance et obéissance, car elle n'est pas comme elles veulent et l'entendent.
3. Le troisiesme grand et vrayement propre traict de sagesse qui regarde l'esprit, et le dedans % est vue
* Ceci est traité dans le cb. i mi L. II de la Sagesse*
pleine, noble et généreuse liberté, par laquelle le sage quitte et net de tout erreur et passion, considère et iuge toutes choses , ne se heurte ou attache à aucune, mais demeure à soy tout franc, entier et content. Cette liberté est le haut poinct , le propre droict et priuilege du sage , qui seul est vrayement libre , Nisi sapiens liber nemo : stulti omnes et improbi serui. Or cette liberté est en plusieurs choses, dont i'en ai conté trois principales, qui sont trois traicts et offices de sagesse : IVne, et qui sera le troisiesme traict en rang, est vue exemption et affranchissement de toutes les choses qui troublent, infectent et gastent Tesprit, s^opposent et empeschent la sagesse , comme sont toutes les erreurs 'populaires, opinions basses, foibles, et souuent fausses , nihil remotius a veritate çuàm vulgaris opinio , dont tout le monde est plein , et que nous attirons et receuons facilement de sa hantise contagieuse : et puis les passions qui naissent au dedans de nous, comme petits tyranneaux mal-menent nostre esprit. Pour se garder et garantir de cette misérable captiuité , et de la main de ces ennemis externes et internes, il faut apprendre et se résoudre à ne croire et ne suiure Fopinion, qui est vue folle, volage, incertaine, inconstante, la guide des fols et du vulgaire, mais tousiours et en toutes choses se ranger à la raison, la guide des sages. C'est vraye liberté et seigneurie que de suiure la raison , dure semitude de se laisser |aener à Topinion. Cecy est
desia faire divorce et dénoncer la guerre au monde ; qui est tout confit en erreur, opinion et passion; mais qu'y feroit-on? Lon ne peut autrement s^approcher et allier de sagesse, c'est vn préalable de se retirer et diuertir de là, si lon veut saliier le seuil du sainct sacraire de sagesse. Odi prophanum vulgus et arceo.
4. La seconde partie de cette liberté et quatriesme office du sage , est à voir, considérer, examiner et iager de toutes choses ' ; rien ne doit eschapper au sage qu'il ne mette sur le bureau et en la balance. C'est le conseil d'vn des plus diuins sages, omma probida, çuod bonwn est ienete. C'est selon luy le priuileg;e honorable du sage et spirituel , spiritualis omnia dUudwU^ et a nemine judkatur. C'est sa vraye occupation, sofl vray et naturel office, c'est pourquoy l'esprit lui a esté donné, et pourquoy il est homme. Pourquoy donc? pour se paistre et entretenir de vanitez et sotises, et faire , comme lon dit, des chasteaux ea Espagne, comme fait tout le commun? Quis unquaok oculos tenebrarwn causa habuit : le sage ne se doit laisser mener comme vn buffle, ny à crédit, sans entrer eu diuision et discussion, receuoir légèrement, toat ce qui se présentera , encore qu'il soit plausiblemeot receu de tous, c'est à faire aux prophanes, qui n'ont ny la force et le courage , ny la suffisance de croire,
■ De la Sagesse, ch, 11 du L, IL
îuger, examiner. le veux bîen que Ton viue, Ton parle , l'on face comme les autres et le commun : maïs non pas que l'on juge comme le commun , voire ie veux que l'on îuge le commun. Qu'aura le Sage et sacré par dessus le prophane , s'il faut encore qn'il aye son esprit , son iugement , sa principale et héroïque pièce esclaue du commun ? le public et commun se doit contenter que Ton se conforme à luy en toutes les apparences , qu'a-il affaire de mon dedans , de mes pensées et opinions? ils gouuerneront tant qu'ils voudront ma main, ma langue, mais non pas mon esprit s'il leur plaist, il a vn autre maistre. Empesçher la liberté de l'esprit et du iugement, l'on ne sçaurait : le vouloir faire, c'est la plus grande tyrannie qui puisse estre : le Sage s'en gardera bien et actiuement et passiuement, se maintiendra en sa libcrté, et ne troublera celle d'autruy. Or de cecy il adttiendra souuent, que le iugement et la main , l'esprit et le corps se contrediront, et que le sage fera au dehors des choses, combien qu'il iuge en son esprit qu^il serait beaucoup meilleur de faire autrement ; il ioiiera vn roUe au dedans ,.et vn autre au dehors : il le doit faire ainsi pour garder iustice partout, faisant ta dehors pour Ja reuerence publique et n'offenser personne, ce que la loy, la coutume et cérémonie du pays porte et requiert, et encores qu'il ne soit en soy bon, ny iuste : Enor communisfacitjus, et iugeantau dedans ce qui en est au vray, selon la raison vniuer-
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selle, pour la reuerence qu'il doit à soy, à son iugement, et à la raison, il se portera aux choses et aux faits, comme Ciceron aux paroles, qui disoit : le laisse IVsage du parler au peuple, et je me garde la science des mots, Loquendum et viuendmn extra vt multi , sapiendum vt pauci. Expliquons cécy par diuers exemples : Posterai humblement mon bonnet, et tiendray là teste nuë deuant mon Supérieur, car .ainsi le porte la Coustume de mon pays, et ne laisseray pas de iuger que la façon d'Orient est bien meilleure de saluer et faire la reuerence , mettant la main sur la poictrine , sans se descouurir au preiudice de sa santé, et s'incommoder en plusieurs façons. Au rebours si j'estois en Orient, ie prendrois mon repas assis à terre ou accoudé et demy couché, regardant la table de costé , comme ils font là , et iadis faisoitle Sauueur auec ses apôtres: recumbentibus ', discumbentibus, et ne laisserois de iuger que la façon de s'asseoir haut à table et la face droicte vers icelle, comme la nostre, est plus honneste, plus séante, et commode : ces exemples sont de peu de poids, et y en a mille pareils; Prenons en de plus pesans , ie veux et consens cpe les morts soient enterrez et abandonnez à la mercy des vers, de la pourriture et puantise : car c'est maintenant la façon commune et presque générale par tout , mais ie ne laîsseray pas de iuger que la façon ancienne de les brusler, et recueillir les cendres, est beaucoup plus noble et plus nette, les donner et recommander
au feu, le plus noble des Elemens,. ennemy de pourriture et puantîse, voisin du Ciel, signe de Timmortalité, et duquel Fusage est propre et péculier à Phomme, qu'à la terre qui est la lie, marc et l'ordure des Ëlemens, la sentine du monde, mère de corruption , et aux vers qui est l'extresme ignominie et horreur : et par ainsi apparier et traister demesme. rhomme et la beste. La Religion mesme enseigne et commande de disposer de cette façon de toutes reliques , comme de l'Agneau Paschal que Ion ne pouuait manger, des Hosties consacrées , des linges teincts en huiles sacrées. Pourquoyn'en sera il fait de mesmes de nos corps et reliques ? Faites ie vous prie pire , si vous pouuez, que les mettre en terre à la corruption. Cela ce semble deuroit estre pour ceux qui sont punis du dernier supplice , et gens infâmes : et que les reliques des gens de bien et d'honneur fussent plus dignement traictees. Certes de toutes les manières de disposer d^ corps morts, qui reuiennent à cinq, sçauoir les donner aux quatre Elemens , et aux Ventres des animaux , la plus vile, basse, honteuse , est les enterrer, la plus noble et honorable est les brusler. Ayons en encores vn autre et touchons vue des plaintes contre mon liure. le veux et consens que mon Sage aux choses naturelles face la petite bouche, qu'il cache et couure les parties et les actions que Ion appelle honteuses, et qui feroit autrement, i'en aurois horreur, et très mauùaise opinion : mais ie veux bien
âSo PETIT TRAICTÉ
cependant qu'il îuge que de soy simplement et selon nature elles ne sont non plus honteuses que le nez et la bouche, le boîre et le manger, n'ayant nature^ (c'est Dieu) rien fait de honteux : mais c'est par ailleurs que par nature, sçavoîr par Tennemy de nature qui est le pechë. La Théologie encores plus. pudique que la Philosophie nous dit , qu'en la nature entière et non encores altérée par le faict de l'homme elles n'estaient point honteuses : Honfe n'estoit point , elle est ennemie de nature : c'est l'engeance du péché. le me contenteray de ces quatre exemples, et concluray cette seconde partie de la liberté du Sage , qui est d'examiner et iuger toutes choses. Le commun n'en est capable; ce qui l'empesche , c'est la forte preuention et anticipation d'opinions qui le possède' entièrement, il en est tellement coiffé, qu'il ne s'en peut plus deffaire, ny desdire, et pense qu'il ne luy est permis, tellement qu'il vit et agit à peu prez comme la beste par nécessité de coutume et de l'opinion anticipée, sans y apporter du iugement, de rexamen, comme la beste par nécessité et instinct de nature. Or pour iuger il se faut despoûiller de tout; se inettre à nud , considérer les choses de sang froid, comme proposées tout de nouveau. Il veut bien iuger ft mettre à l'examen les opinions et façons de faire estrangeres; pourquoy n'en fait-il autant des siennes propres, non pour le changer ou aller au contraire, cela a esté dict, mais pour tousiours chercher la ve-
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rite et exercer son office , qui est de iuger ? Est- 11 possible que de tant de loix , coutumes , opinions , cérémonies, différentes et contraires aux nostres quHl y a au monde, il n^y ait que les nostres bonnes? Que tout le reste du monde se soit mescompté ? Qui l'osera dire? Et qui doute que les autres n'en disent tout autant des nostres : et que cestuy-cy, qui ainsi condamne lès autres, s'il y fust ne et nourry ne les trouvast meilleures et ne les preferast à celles cy qu'il estime maintenant les seules bonnes? La coutume, la preuention faict tout, et à celuy qui sera si fol de le dire, ie loy respondray que ce conseil sera donc au moins pour tous les autres , afin qu'ils se mettent à îuger et examiner tout, et qu'en ce faisant ils trouuent les nostres meilleures. Mais encores puis qu'entre mille mensonges il n'y a qu'vne vérité , mille opinions d'vne mesme chose, vue seule véritable ; pourquoy n'examineray-ie auec raison , quelle est la mâlleure, quelle plus vraye, plus raisonnable, plus vtile, plus commode , puisque i'ay l'esprit et suis homme pour ce faire? C'est assez parler de ce poinct, sauf vn mot qu'il me faut adiouster, afin que Ion ne se trompe , et qui seruira de passage au traict et office suiuant : c'est que ce iuger, examiner n'est pas résoudre, affirmer, déterminer, mais quester la vérité, pesant et balançant les raisons de toutes parts, chercher le plus vray semblable : et c'est ce que nous allons dire.
aSa PETIT TRAICTÉ
5. La troîsiesrae partie de cesle liberté et cînquîesme office de Sagesse \ qui suit et qu'il faut ioindre au précèdent, est vue surseance et îndifFerence de iugement, par laquelle rhomme considérant tout comme dict est , froidement et sans passion , ne s^aheurte, ny ne se lie ou oblige à aucune chose, mais se tient libre, vniuersel et ouuert à tout; tousiours prest à receuoîr la vérité, si elle se présente, adhérant cependant au meilleur et plus vray semblable qui luy apparoit tel , disant et vsurpant en son iugement interne et secret, iia videtur, il semble ainsi, il y a grande apparence de ce costé-là. Que si quelqu'vn dict qu'il est autrement, il respondra sans s'esmouuoir : il peut bien estre, tout prest à l'entendre ; gardera tousiours place à vne plus forte raison , ne iurant a rien. C'est la modestie Académique tant requise au Sage, par laquelle il est tousiours prest et capable de vérité et raison quand elle se présente. Cette modestie et retenue surseance vient du précèdent , qui est iuger de tous : car examinant vniuersellement toutes choses sans passion. Ion trouuera par tout de l'apparence qui arreste et empesche de précipiter son iugement, et donne crainte de s'eschauder. Ceux qui ne iugent point ne peuueut auoîr cette surseance , tant s'en faut qu'ils s'offensent d'en ouyr parler, et iugeans des autres par eux-mesmes, ne
' Voyez le chapitre l du L. II de la Sagesse.
croyent point qu^on y puisse demeurer sans trouble çt peine d'esprit. Or elle est fondée premièrement sur ces propositions tant célèbres entre les sages : Qu'il n'y a rien de certain, que nous ne sçanons rien, que la seule certitude et science est qu'il n'y a rien de certain, et que nous ne sçauons rien, sohun certum nihïl esse certi, hoc vnum scio quod nihil scio; que nous ne faisons que quester, enquérir, cbercher et tastonner à l'entour des apparences, sciinus nihil, opinamur vensinulia; que la vérité n'est point de nostre acquest , inuention ny prise; «quand elle se rendroit entre nos mains, nous n'auons de quoy nous la Yendiquer,nous en asseurer et la posséder : que la venté et le mensonge entrent chez nous par mesme porte , y tiennent pareille place et crédit, s'y maintiennent par mesmes moyens : Qu'il n'y a opinion aucune tenue de tous et par tout, qui ne soit debatuë, contestée, qui n'en ait une contraire tenue et soutenue : Que toutes choses ont deux anses et deux visages : Qu'il y a raison par tout, qu'il n'y en a aucune qui n'ait sa contraire : Que la raison humaine est de plomb , qui se plie , tourne et s'accommode à tout ce que Ion veut : dont tous les Sages et plus insignes Philosophes ont fait profession expresse de douter, enquérir, chercher : estre Sage c'est estre inquisiteur de vérité. C'est cette belle et grande qualité ou suffisance donnée par preciput'à Socicates le Coriphee des Sages, par l'adueu de tous les S«)ges, duquel il est dit, comme discourt
Plutarque , qii^il n^enfantoit point , mais seniant de sage-femme h tous autres les faisoit enfanter. H est certain; selon tous les Sages, que nous ignorons beaucoup plus de choses, que n^en sçauons; que tout nostre sçauoir est la moindre partie et presque rien au regard de ce que nous ignorons , et ce que nous pensons sçauoir nous ne le sçauons , ny ne le tenons pas bien , tesmoin que Ion nous Taprache souvent des poings, et si Ion ne l'arrache (pource que Fopiniastreté est plus forte) au moins Ion nous le conteste , Ion nous y trouble. Or comment serons-nous capables de sçauoir plus, et mieux, si nous nous aheurtons, arrestons et reposons à certaines choses, et de telle façon que non seulement nous ne cherchons rien plus ny mieux, ny n'examinons dauantage ce que nous ne tenons , mais êncores trouuons mauuais que Ion nous veuille donner quelque nouuelle lumière, comme faict le commun? Auec cette belle , candide et innocente surseance nostre esprit demeure premièrement libre, vnîuersel,maistre, se promenant par tout, Magnu etgenerosa res huma^ nus animus , nuUos sibiponi nisi communes et cwn Deo ierminos patiiur, contemplant d'vn regard ferme comme dVne haute guette toutes les varietez, changemens, vicissitudes du monde , sans se changer ou varier aucunement, mais se tenant à soy qui est la liaree de la diuinité, aussi est ce le privilège du Sage, qui est Timage de Dieu en terre , sans s'engager et se rendre
partial ou particulier : la partialité est ennemie de liberté et maistrise; le palais preuena et frappé d^vn goust particulier ne peut plus bien iuger des autres , Pindifferent iuge de tous. Qui est attaché en vn lieu est banny et priué dé tous les autres : la carte teinte d'vne couleur n^est plus capable des autres, la blanche Test de toutes ; le iuge preuenu inclinant et fauorablc à vne part n'est plus droict, entier, ny vray iuge. 11 demeure ainsi net , exempt de toute erreur et mescompte, doux, paisible, modeste, content, ne remue rien. D'où vient les troubles, séditions, rebellions, sectes, hérésies, que des fiers, affirmatifs, rognes , résolus? le sçay que cette liberté est difficile et rare pour deux empeschemens contraires , l'vn est présomption et folle persuasion de voir assez clair, d'auoir assez de iugement, de tenir la vérité, dont fièrement ils condamnent toutes opinions contraires aux leurs , sans dauantage le» examiner : et s'ils disputent ce n'est pas pour trouuer la vérité et le meilleur, mais seulement pour soutenir leur opinion, et deffendre leur party. L'autre est la crainte et foiblesse, comme de ceux à qui le cœur fait mal estant sur vne haute tour, et regardans en bas ; peu de gens ont la force , le courage de se tenir droicts sur leurs pieds , il faut qu'ils s'appuyent, ne peuuent yiure s'ils ne sont mariez et attachez, n'osent demeurer seuls de peur des lutins, craignent que le loup les mange, gens nez à la seruitude.
le conclus ces deux derniers traicts et offices de Sagesse qui sont cousins, ausquels ie me suis plus arresté, pource que ie scay quMls sont eslongnez du goust du monde, aussi bien que la sagesse, et attaquez par plusieurs :Sçauoir de tout, et ne s^aheurter ny s'opiniastrer à rien. Par lesquelles le sage excelle par dessus le commun, se garde de deux escueils contraires, ausquels tombent les fols et populaires: sçauoîr testuës opiniatretez, honteuses desdites, repentirs et changemens, et se maintient libre, liberté d^esprit que iamais le sage ne laissera rauir. Est-ce pas chose estrange, que l'homme ne la veut gouster, voire s'offense d'en ouyr parler? N'y a-il pas lieu de s'escrier icy auec Tybere, et plus iustement que luy, Ohomines ad$eruitutein natif Quel monstre est cecy, de vouloir toutes choses libres, son corps, ses membres, ses biens, et non l'esprit, qui toutefois. est nay à la liberté, et non le reste ?^e craignez point, dit la Vérité, ceux qui ont puissance sur le corps, et n'en ont point sur l'esprit. Item , Ion veut bien se seruir de tout ce qui est au monde, ce qui vient d'Orient, d'Occident, pour le bien et seruice du corps, santé, nourriture , ornement , et le tout accommoder à son vsage , mais non pour la culture de l'esprit, son exercice, son bien et enrichissement ; mettent leurs corps aux champs , et tiennent leur esprit sous la clef enserré. Vn seul mot veux-je icy adiouster, encores qu'il ait esté assez dit , que cette liberté tant au iuger qu'à
sursoir, ne touche point les choses diuines et suma*^ turelles qui sont pardessus nous, desquelles nous ne parlons en ce liure , lesquelles nous deuons admirer, adorer, et tout simplement receuoir.
6. Le sixiesrae office et traict du sage qui regarde la volonté, est vue forte et ferme probité et preud'hommie' , laquelle naisse en luy par lui-mesme, c^est à dire par la considération quMl est homme. Tout homme se cognoissant homme, est obligé d^estre bon, droict et entier homme , tout tel qu'il doit et peut estre, et que nature et la raison Toblige d'estre ; et ne voulant estre tel, faut qu'il désiste d'estre homme, autrement c'est vn monstre , il va contre soy-mesme. Qui désire et consent à une chose par nécessité, il la veut bonne et entière, il implique contradiction de désirer et accepter vne chose et ne se soucier qu'elle vaille rien. L'homme veut auoir toutes ses pièces bonnes et saines , son corps , sa teste , ses yeux , son iugement , sa mémoire , voire ses chausses et ses bottes , pourquoy ne voudra-il auoir sa volonté aussi de mesmes , c'est à dire estre bon et sain tout entier? le veux donc qu'il soit bon , et ait sa volonté ferme et résolue h la droicture et preud'hommie pour l'amour de soy-mesme, et à cause qu'il est homme , sçachant qu'il ne peut estre autre sans se renoncer, se démentir et destruire; et ainsi sa preud'hommie luy sera propre, intime, essen-
"^ La Sagesse f L. II, chap. 111.
tielle comme lay est son estre , et comme il est à soy-» mesme. Ce ne sera donc point pour quelque considération externe et venant de dehors, quelle qu'elle soit : car telle cause estant accidentale et au dehors peut venir à faillir ou s'affoiblir et changer, et lors toute la preud^hommie appuyée sur icelle en fera de mesmes^ S'il est preud'homme pour Thonneur et la réputation, ou autre recompense, estant en la solitude hors d'espérance qu'on le sçache, il cessera de Testre, ou le sera froidement et laschement. Si pour la crainte des loix, magistrats , punitions, pouuaut frauder les loix, circonuenir les luges, euiter ou éluder les preuves et se cacher à la science d^autruy , il ne le sera point. Yoilà vne preud'hommie caduque, occasionnée, accidentale, et certes bien chetiue, c'est elle qui est en vogue et en vsage. Ion n'en cognoist point d'autre : personne n'est honune de bien qu'induit, et comme par cause ou occasion, Nemo sponiè et gratis bonus est. Or ie veux en mon sage vne preu'hommie essentielle et inuincible, qui tienne de soy-mesme et par sa propre racine, et qui aussi peu s'en puisse arracher et séparer que l'humanité de l'homme. le veux que iamais il ne consente au mal ; quand bien personne n'en sçauroit iamais rien, ne le sçait-il pas luy? Que faut- il plus? tout le monde ensemble n'est pas tant, Qmdtiiiprodest non habere consciiun, habentî conscient tiam? Ny quand il en deuroit receuoir vne trèsgrande recompense : car quelle peut-elle estre qui
luy touche tant que soa estre propre ? Ce seroît comme vouloir auoîr vn meschànt cheual moyennant qu'il eust vue belle selle. le veux donc que ce soient choses inséparables estre et consentir de viure homme, estre et vouloir estre homme de bien. Or par le moyen de cette preud'hommie qui comprend les vertus morales, mais qui spécialement consiste en la iustice, principale et maistresse de toutes, et qui est à rendre à chacun ce qui lui appartient ; le sage s'acquitera bien et deuëment de tous ses deuoirs enuers tous, Dieu, soy, son prochain. Dieu premièrement souuerain et absolu seigneur et maistre du monde ; c'est la pieté, la religion, qui est la première partie de iustice et la plus noble des morales; et ainsi la religion est contenue sous la preud'hommie , voire sous une partie de la preud'hommie. Parquoy mon sage gardien de la loy et vertu morale , honorera , craindra, aimera, reuerera, et seruîra Dieu d'esprit et de corps auant et sur toutes choses , puis rendra à soy et à son prochain ce qu'il doit , selon l'ordre et la mesure portée par ladite loy.
7. Le septiesme et dernier poinct, mais qui guide et comprend tous les autres, et est pour l'esprit, le corps, le dedans, le dehors, le iugement, la volonté, est de jetler sans cesse sa veuë et sa pensée sur la loy de nature , et tousiours la croire et suiure conmme la règle première, souueraine, vaiuer-