‹ De la sagesse: trois livres (volume 2)Chapitre 24 sur 170 · LIVRE III, CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE XL

son naturel, qui est toute bonté; et ne sçaurions mieux imiter Dieu que par ce moyen , nuUà repropiùs ad Dei naturam accedirnus, (juhm benefUenûâ. — Ihus est mortalem succurrere mortali ^ . ISa ture , tesmoin qu^nn chacun se délecte à voir celuy à qui il a bien faict ; c^est son semblable, niAil tam secundùmnaiuram, çuàm juvare consorUm naturœ ^. Cest l'œuvre de Thomme de bien et généreux de bien faire et mériter d'autruy, voire d^es chercher les occasions , UberaUs eilam dandi causas quœni ^, et dict-on que le bon sang ne peut mentir, ny faillir au besoing. Cest grandeur de donner, petitesse de prendre , beatius est dare, quim aceipère ^ : qui donne se faict honneur, se rend maistre du preneur; qui prend se vend ^. Qui pj^mier, dict quelqu'un ', a inventé les bienfaicts, a forgé des ceps ' et menottes pour lier et captiver autruy. Dont plu*

^ « Iln^y a rien qui nous rapproche plus de la Divinité que la bienfaisance. — Secourir un mortel , c'est pour un mortel une action toute divine. » Cicér. oxat.pro lâgan'o, mua 38* — Plin. Hist naU L. II , c. vu.

^ (c C'est agir selon la nature , que d'aider, de seconder la nature. »

^ St.-Ambroise. — La traduction précède la citation.

€ «r 11 y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir* » — Acta apostoL c. XX , jjr. 35.

7 C'est la maxime d'un ancien. Bénéficia acciper&, Ubertct^ tem vendere estj dit Publius Syrus.

* Xénophon , en parlant de Socrate. Jn Reb. memorab. L. I.

4o DE LA SAGESSE,

sieurs ont refasé de prendre, poar ne blesser lear liberté, spécialement de ceux quMls ne vouloient aymer ny recognoistre, comme porte le conseil des sages, ne prendre du meschant, pour ne luy estre tenu. César disoit qu^il n^arrivoit aucune voix à ses oreilles plus plaisante, que prières et demandes : c^est le mot de grandeur, demandez moy : invoca me in die tribulationis {erumn te) et honorificabis me ^. C'est aussi le plus noble et honorable usage de nos moyens **'* : lesquels cependant "^'^ que les tenons et possédons privement, portent des noms vils et abjects; maisons, terres, deniers : mais estans mis au jour et employés au secours d'autruy, sont ennoblis de tiltres nouveaux, illustres : *^' bienfaicts, libéralités, magnificences. C'est la meilleure et plus utile emploite*'^ qui soit : ars quœstuosissima , optima negotiatio '^, par laquelle le principal est bien asseuré, et le proffit en est très grand. Et à vray dire l'homme n'a rien vrayment

^ 9 «r Invoquez-moi au jour de rafflîctîon. Je vous délivrerai , et vous me glorifierez. » Psalm. XLix ^ f. i5.

*^° De nos moyens pécuniaires, de nos richesses*

*" Pendant que nous', etc.

**' Tels que ceux de bienfaits , etc.

**^ C'est le meilleur usage et plus utile emploi que nous puissions Caire de nos biens.

'^ « C'est un métier très-lucratif, une excellente manière de faire le commerce. «

LITRE III, CHAPITRE XI. 4i

sien, que ce qu'il donne '^; car ce que l'on retient et garde si serré, se gaste, diminue, et eschappe par tant d'accidens et la mort enfin : mais ce qui est donne', ne se peut desperir ou envieillir : dont Marc- Antoine abbattu de la fortune, et ne luy restant plus que le.droict de mourir, s'escria n'avoir plus rien que ce . qu'il avoit donné, hoc habeo çnodcumçuâ dedi ^^. C'est donc une très belle et noble chose en tout sens, que cette douce, débonnaire et prompte volonté de bien faire à tous; comme au contraire n'y a vice plus vilain et détestable, que la cruauté, et cdntre nature, dont aussi est 'appelle inhumanité, laquelle vient de cause contraire à celle du bienfaict; sçavoir de couardise et lascheté, comme a esté dict '^

Il y a detix^fâçons de bien faire à autruy, en luy proffitant et eu luy plaisant : par le premier Ton est admira, estimé; par le second Ton est aymé et bien voulu. Le premier est beaucoup meilleur, il regarde la nécessité et le besoing , c'est agir en père et en vray amy : plus, y a doubles bienfaicts, les uns sont debvoirs qui sortent d'obligation naturelle , ou légitime; les autres sont mérites et libres, qui partent d'affec-

'^ Extra fortunam est , quidquid donatur amieU. Quas dederis , solas semper habebis opes,

Martial , L, V, ep. xliii.

*^ *f II me reste du moins tout ce que j'aî donné.* — Senec. de Benefic, L. VI, c. lll.

*7 L. I. c. XXXI.

tion pure. Ceux-cy semblent plus nobles : toutesfois si ceux-là se font avec attention et affection, bien qu^ils soient deubs , sont excellens.

Le bienfaict et le mérite n^est pas proprement ce qui. se donne, se voit, se touche ; ce n'en est que la matière grosse , la marque , la montre : mais c'est la bonne volonté. Le dehors est quelques fois petit, et le dedans est très grand ; car c'a esté avec une très grande faim et affection, jusques à en chercher les occasions; on a donné tant que Ton a peu, et de ce qui faisoit besoing , ou estoit le plus cher, in bénéficia hoc suspiciendum quod aheri dédit, ablaturus sibi^MliUtaiis suœ oblitus '^. Au rebours de don grand, la grâce petite ; car c'est à regret , s'il le faict demander longtemps , et songe s'il le donneroit : c'est de son trop avec parade; le faict fort valoir ; le donne plus à soy et à son ambition , qu'à la nécessité et au bien du recevant. Item le dehors peut estre incontinent ravy, esvanouy , le dedans demeure ferme ; la liberté, santé, l'honneur, qui vient d' estre donné, peut estre tout à l'instant enlevé et emporté par un autre accident , le bienfaict nonobstant demeure entier.

Les advis pour se conduire au bienfaict seront ceux-

"* « Dans le bienfait , ce qu'il feut remarquer, c'est si l'objet donné était essentiellement utile au bienfaiteur, s'il a été pour lui une véritable privation. » -^Senec. de Benefic. L. V,

c. XI.

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