‹ De la sagesse: trois livres (volume 3)Chapitre 101 sur 245 · LIVRE II, CHAPITRE VIT. i · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE VIT. i

qu'il y a plus de quoy se louer des bons succès que de se plaindre des mauvais *^ ; et comme nous destourvptis nos yeux de dessus les choses qui nous offensent, et les jettons sur les couleurs verdoyantes et gayes , ainsi devons nous divertir les pense'es des choses tristes, et les adonner à celles qui nous sont plaisantes et agréables. Mais nous sommes malicieux , ressemblans aux ventouses qui tirent le mauvais sang et laissent le bon ; Favaricieux qui vendroit le meilleur vin et beuvroit le pire ^^; les petits enfans, auxquels si vous ostez un de leurs jouets , jettent tous les autres par despit. Car s^il nous advient quelque mesadventure , nous nous tourmentons et oublions tout le reste qui nous demeuroit entier : voire y en a qui se disent malheureux en toutes choses , et qui jamais ^n^ eurent

^^ Charron suit ici les dogmes des Stoïciens. Mais cette morale n^est bonne que dans la spéculation. « Ce serait sortir de la question , dit Bayle , de dire que Thomme s^afflige mal-à-propos; car il ne s^agit pas de savoir si ses chagrins sont raisonnables , ou FefTet de sa faiblesse. Cela même qu'on se chagrine sans raison , et qu'on se rend malheureux par sa propre Êiute , est un mal ». Bayle , article Xenophanes. Rem. F. — N.

*9 Voyez Plutarque : De la Tranquillité de Vante et du Repos de l'esprit. 11 cite le trait d'un marchand de vin qui agissait ainsi ; et il en tire une leçon de morale.

Pour bien entendre la phrase de Charron, il Êiut supposer • qu'il y a dans le texte , à l'avaricieux qui , etc., aux petits enfans qui , etc. : on disait indifféremment , autrefois , ressembler à , ou ressembler une telle chose.

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aucun mal , tellement qu'une once d'adversité leur porte plus de desplaisîr que dix mille de prospérité ne leur apportent de plaisir.

Aussi faut-il regarder sur tant de gens qui sont en beaucoup pire condition que nous, et qui se sentiroyent heureux d'estre en uostre place ^**.

Gùm tibî displiceat rerum fortana tuarum , Alterius specta, qaosis discrimine pejor^'.

Il faudroit pour ces plaignans practiquer le dire et advis d'un sage , que tous les maux que souffrent les hommes fussent rapportés en commun et en blot, et puis que le partage s'en fist également : car lors se trouvans beaucoup plus chargés par le département*^*, seroit descouverte l'injustice de leur plaincte ^^.

^^ Cela peut être vrai , mais par -une fatalité attachée à rhumanité, les maux des autres ne diminuent point ceux que nous soufTrons ; et Ton pourrait très-bien leur appliquer cette pensée de Laberius : *' Une chose ne perd rien de sa grandeur, parce qu'il peut s'en trouver une autre plus grande ». Non est pusillum si quid maximo est minus, Laberius , apud AiduGelL Noct. Attic — N.

^^ ce Lorsque tu crois avoir à te plaindre de ton «ort , de l'état de tes afFaires , compare les avec le sort et les affaires de tel autre , et vois en quoi tu es plus malheureux ». Distiques de Caton , L. IV. Distich, xxxil.

*^* Par le partage.

^^ C'est une pensée de Socrate , que Plutarque nous a conservée. (Voyez Consolât, ad Apollon), Montaigne attribue cette pensée à Solon. Voy. L. III , ch. ix.

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