LIVRE II, CHAPITRE VIL
Après tous ces advis , nous pouvons dire qu'il y a deux grands remèdes contre tous maux et adversités , lesquels reviennent presque à un : Taccoustumance pour le vulgaire grossier , et la méditation pour les sages. Tous deux sont prins du temps , l'emplastre cgmmun et très puissant à tous maux ; mais les sages le prennent avant la main , c'est la prévoyance ; le folble vulgaire après. Que l'accoustumance puisse beaucoup , nous le voyons clairement , en ce que les choses plus fascheuses se rendent douces par l'accoustumance. Natura calamitatiun molUmentwn consuetudinétn invenit ^^. Les forsats pleurent quand ils entrent en la galère, au bout de trois mois ils y chantent. Ceux qui n'ont pas accoustumé la mer, pallissent mesme en temps calme, quand on levé l'anchre, et les matelots rient durant la tempes te ; la femme se désespère à la mort de son mary , dedans l'an elle en ayme un autre. Le temps et l'accoustumance fait tout ^^ : ce qui nous offense est la nouveauté de ce qui nous arrive, ornnia noçitate gramra sunt ^^.
34 « Pour soulagement à nos maux, la nature nous a donné , r habitude ». Sénèque, de Tranquillii. animi. cap. x.
^^ Plutarque dit cela : « Dans les choses terribles , la nouveauté ment beaucoup à Fimagination , et lui offre à^s choses qui ne sont point : Taccoutumance , au contraire , fait perdre aux choses naturellement les plus terribles , la plus grande partie de ce vain épouvantail qui fiaît notre effroi ». Plut, yie de Marias,
^^ (c La nouveauté donne à tout plus d^Importance ». Sén.
i88 DE LA SAGESSE,
La méditation fait le mesme office à Fendroit des sages , car à force de penser aux choses , ils se les rendent familières et ordinaires, (juae alii diù patiendo levia faciunt , sapiens leviafacit diii cogitando ^^ Considérons exactement la nature de toutes les choses qui nous peuvent fascher , et nous représentons ce qui nous y peust arriver de plus ennuyeux et insupportable , comme maladie , povreté , exil , injures, et examinons en tout cela ce qui est selon nature ou contraire à elle. La prévoyance est un grand remède contre tous maux , lesquels ne peuvent apporter grande altération ny changement, estans arrivés à un homme qui s^y attendoit , comme au contraire ils blessent et endommagent fort ceux qui se laissent surprendre ^*. La méditation et le discours est ce qui donne la trempe à Tame, qui la prépare , Taffermit contre tous assauts , la rend dure , acérée et impénétrable à tout ce qui la veust entamer ou fausser : les accidens , tant
ép. cvii. Les deux derniers paragraphes sont pris , en grande partie, dans Du Vair; Philosophie morale des Sioîgues, p. 888.
^7 ce Le vulgaire trouve ses malheurs plus légers, après les avoir long-tems endurés; le sage en y réfléchissant ». Sénèq. ép. Lxxvi, presque à la fin.
^s « C'est ce que dit Sénèque : Maxime commovent quœ contra spem^ expectationemque eveniunt. De Ira, L.II, cap. XXX. Voyez encore Simplicius sur Part. i8 du Manuel d'Épictète.