‹ De la sagesse: trois livres (volume 3)Chapitre 112 sur 245 · LIVRE II, CHAPITRE VIII. 2o · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE VIII. 2o

de la musique céleste et des mouvcmens divers des ciels roulans et s'entrefrottans l'un l'autre. Bref ( et c'est le principal fruict d'icelle ) elle vainct toute difficulté , rend les choses aysées , qui sembloyent impossibles, addoucit toute aigreur, dont par son moyen l'on vit content partout : mais elle maistrise nos âmes, nos créances , nos jugemens , d'une très injuste et tyrannique authorité. Elle fait et desfait , authorise et desauthorise tout ce qu'il luy plaist, sans rime ny raison , voire souvent contre toute raison : elle fait valoir et establit parmy le monde , contre raison et jugement, toutes les opinions, religions, créances, observances, mœurs et manières de vivre les plus fantasques et farouches, comme a esté touché cy-dessus. Et au rebours elle dégrade injurieusement , ravalle et desrobe aux choses vrayement grandes et admirables , leur prix , leur estimation, et les rend viles.

Nil ade6 magna m nec tàm mirabile qaidquam Principio y quud non cessent mirarier omnes Paulatim. ... ^

C'est donc iine très grande et puissante chose que la coustume. Platon ayant reprins un enfant de ce qu'il jouait aux noix, et qui luy avoit respondu , tu me tances pour peu de chose , dit, la coustume n'est pas peu

^6 « Il n'y a rien de si grand , rîen de si admirable dans le principe , qui , peu à peu , ne cesse d^exciter notre étonnement ». Lucret. , L. II , v. 1026.

2o4 DE LA SAGESSE,

de chose *^ : mot bien remarquable à tous ceux qui ont la jeunesse à conduire. Maïs elle exerce sa puissance avec une si absolue authoritë , qu'il n'est plus permis de regimber ny reculer, non pas seulement de rentrer en nous pour discourir et raisonner de ses ordonnances. Elle nous enchante ^i bien qu'elle nous fait croire que ce qui est hors de ses gonds, est hors des gonds de raison, et n'y a rien de bon et juste que ce qu'elle approuve : rationenon componimur sed consuetudine abducimur : honesiius putatnus quod frequentius : recii apud nos locum tenet error , ubi pubUcus foetus ^*. Cecy est tolcrable parmy les idiots et populaires, qui n'ayans la suffisance de voir les choses au fonds , juger et trier, font bien de se tenir et arrester à ce qui est communément tenu et reçeu : mais aux sages qui jouent un autre roolle , c'est chose indigne de se laisser ainsi coiffer à la coustume ^^.

^7 Charron a emprunté ce trait, comme beaucoup d^autres qu^il cite dans ce chapitre, de Montaigne, L. I , ch. xxil. Mais Diogène-Laërce chez qui Montaigne Favait pris , ne dît pas , comme Fa remarqué Coste , que la personne que Platon tança , fût un enfant qui jouait aux noix ; il parle d^un hoînme qui jouait aux dés. Voy, Diog.-Laërce. Vie de Platon, L. III, §. 38.

'^ « Ce n'est point la raison que nous prenons pour règle, c'est la coutume qui nous entratne : ce qui est le plus ordinaire, nous paraît le plus honnête; dès qu'une erreur est devenue générale, elle tient lieu pour nous de droit et de justice ». Sénèque , éptt. cxxiii.

*0 C'est ce qui fait dire à Cicéron : Magni est ingem'î,

Page 1