LIVRE II, CHAPITRE IX
le moindre de sçavoir l'histoire , il en faut juger. Mais cettuy-cy regarde soy, et nous raccompagne.
Le septiesme est de ne parler jamais affirmativement, magistralement et impérieusement, avec opiniastretë et resolution; cela heurte et blesse tous- L'affirmation et opiniastreté sont signes ordinaires de hestise et ignorance : le style des anciens Romains portoit que les tesmoins desposans , et les juges ordonnans de ce qui estoit de leur propre et certaine science, exprimoient leur dire par ce moi^ il semble {itavidetur)^ que doibvent faire tous autres. Il seroit bon d'apprendre à user des mots qui adoucissent et modèrent la témérité de nos propositions , peut-estre, l'on dit, je pense, quelque, aucunement, il semble ; et en respondant, je ne l'entends, pas, qu'est-ce à dire, il pourroit estre, est-il vray. Je clorray cette première partie générale , en ce peu de mots : avoir le visage et la montre ouverte et agréable à tous , l'esprit et la pensée couverte et cachée à tous, la langue sobre et discrette ; tousjours se tenir à soy et sur ses gardes, yr9/i^ aperta, Ungua parca, mens clausa, nulli fidere ^, voir et ouyr beaucoup, parler peu, juger tout, vide, audi, judica ^.
Venons à l'autre considération et espèce de conver-
^ « Le front ouvert, la langue réservée, l^esprît discret^ ne se lier à personne ».
^ « Vois , écoute , juge ».
2i8 DE LA SAGESSE,
sation plus spéciale, de laquelle voicy les advîsile premier est de chercher, conférer et se frotter avec gens plus fermes et plus habiles ; car Pesprit se roidit et fortifie, et se hausse au dessus de soy, comme avec les esprits bas et foibles , l'esprit s'abastardit et se perd : la contagion est en cecy, comme au corps, et encores plus.
Le second est ne s'est onner ou blesser des opinions d'atitruy, car tant contraires au commun, tant estranges, tant frivoles ou extravagantes semblent-elles, si sont-elles sortables à l'esprit humain , qui est capable de produire toutes choses , et c'est foiblesse de s'en estonner.
Le tiers est de ne craindre , ny s'estonner des corrections , rudesse , et aigreurs de paroles , auxquelles il fau\ s'accoustumer et s'endurcir. Les galans hommes s'expriment courageusement ; cette tendreur et douceur crainctive et cérémonieuse est pour les femmes ; il faut une société et familiarité forte et virile , il faut estre masle , courageux, et à corriger, et à souffrir de l'estre. « C'est un plaisir fade d'avoir affaire à gens qui cèdent, flattent et applaudissent^ ».
Le quatriesme est de viser et tendre tousjours à la vérité, la recognoistre, et luy céder ingenuëment et alaigrement, de quelque part qu'elle sorte, usant tousjours et par-tout de bonne foy, et non comme
^ Paroles de Montaigne, L. Ill,ch.viii.