‹ De la sagesse: trois livres (volume 3)Chapitre 123 sur 245 · LIVRE II, CHAPITRE X · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE X

les choses ^ et leur donner le prix et le rang qui leur appartient, qui est levray falct de prudence et suffisance. C'est un haut polnct de philosophie ; maïs pour y parvenir 11 se faut hlen garder de passion, et de jugement populaire. Il y a six ou sept choses qui meuvent et mènent les esprits populaires , et leur font estimer les choses à faulses enseignes , dont les sages se garderont , qui sont nouvelleté, rareté, estrangetë, difficulté, artifice, invention, absence, et privation ou desny, et sur-tout le bruict, la monstre et la parade. Us n'estiment point les choses si elles ne sont relevées par art et science, si elles ne sont poinctues et enflées. Les simples, et naïfves, de quelque valeur qu'elles soient, on ne les apperçolt pas seulement ; elles eschappent et coulent insensiblement, ou bien l'on les estime plattes, basses et niaises, grand tesmoignage de la vanité et faiblesse humaine qui se paye de vent, de fard , et de faulse monnoye au lieu de bonne et vraye. De là vient que l'on préfère l'art à la nature, l'acquis au naturel, le difficile et estudié à l'ayi^é ; les boutées et secousses à la complexlon et habitude ; l'extraordinaire à l'ordinaire, l'ostentation et la pompe à la vérité douce et secrette; l'autruy, l'estranger, l'emprunté au sien propre et naturel. Et quelle plus grande folie est-ce que tout cela ? Or la reîgle des sages est de ne se laisser coiffer et emporter à tout cela, mais de mesurer. Juger et estimer les choses premièrement par leur vraye , naturelle et essentielle valeur, qui est

souvent interne et secrelte, puis par l'utilité, le reste n'est que piperie. C'est bien chose difficile , estant ainsi toutes choses desguisées et sophistiquées : souvent les faulses et meschantes se rendent plus plausibles, que les vrayes et bonnes. Et dict Aristote qu'il y a plusieurs faulsetés qui sont plus probables et ont plus d'apparence que des vérités * ; mais comme elle est difficile, aussi est-elle excellente et divine : si separavens pretiosum à viUy quasi os mewn eris *; et nécessaire avant toute œuvre; quàrn necessarium pretia rébus itnponere^^ car pour néant entre l'on à sçavoir les préceptes et reigles de bien vivre, si premièrement l'on ne sçaiten quel rang l'on doibt tenir les choses, les richesses, la santé, la beauté, la noblesse, la science, etc. et leurs contraires. C'est une haute et belle science que de la presseance et prééminence des choses; mais bien difficile, principalement quand plusieurs se présentent ensemble, car la pluralité empesche ; et en cecy l*on n'est jamais tous d'accord. Les gousts et les jugemens particuliers

' Je trouve dans Quîntilien une pensée semblable à celle d^ Aristote. Sunl plurima vera quidem, sed parhm credibUia ; sicut Jalsa quoque fréquenter verisimilia, L. IV , chap. II.

* « Si vous savez séparer ce qui est précieux de ce qui est vil , vous serez alors comme un oracle de ma bouche «>. Jérémie , ch. xv , v. ig.

^ « Qu'il est nécessaire de savoir mettre aux choses leurvérits^le prix ». Sénèque , ép. LXVi.

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