LIVRE II, CHAPITRE X
l'attendre, la voîr venir, s'y préparer, et puis l'empoigner au poinct qu'il faut.
Le septîesme advis sera de se bien porter et conduire avec les deux raaîstres et sur-intendans des affaires du monde, qui sont l'industrie ou vertu et la fortune. C'est une vieille question, laquelle des deux a plus de crédit, de force et d'authoritë : car certes toutes deux en ont, et est trop clairement faux que l'une seule fasse tout et l'autre rien. Il seroit peut-estre bien à désirer qu'il fust vray, et que une seule eust tout l'empire, les affaires en iroient mieux, l'on seroit du tout regardant et attentif à celle-là , et seroit facile ; la difficulté est à les joindre , et entendre à toutes deux. Ordinairement ceux qui s'arrestent à l'une mesprîsent l'autre ; les jeunes et hardis regardent et se fient à la fortune, en espérant bien : et souvent par eux elle opère de grandes choses , et semble qu'elle leur porte faveur : les vieils et tardifs sont à l'industrie ; ceux cy ont plus de raison. S'il les faut comparer et choisir l'un des deux, celuy de l'industrie est plus honneste, plus seur, plus glorieux; car quand bien la fortune luy sera contraire , et rendra toute l'industrie et diligence vaine , si est ce que ce contentement demeure, qu'on n'a point chaume, on s'est trouvé in officio, on s'est porté en gens de cueur. Ceux qui suyvent l'autre party sont en danger d'attendre en vain, et quand bien il succederoit à souhait, si n'y a-t-il pas tant d'honneur et gloire. Or l'advîs de sa-
gesse porte de ne s'arrester pas da tout, et tant h l'une, que Ton mesprise et l'oii exclue l'autre; car toutes deux y ont bonne part , voire souvent se prestent la main, et s^ entendent mutuellement. Il faut donc se comporter avec toutes deux, mais inégalement, car l'advantage et prééminence doibt estre donné, comme dict est, à la vertu et industrie, virtuteduce, comité fortunâ^^ .
Encores est requis cet advis de garder discrétion, qui assaisonne et donne bon goust à toutes choses, ce n'est pas une qualité particulière, mais commune, qui se mesle par -tout. L'indiscrétion gaste tout et oste la grâce aux meilleurs ; soit-il à bien faire à autruy ; car toutes gratifications ne sont pas bien faites à toutes gens; à s'excuser, car excuses inconsidérées servent d'accusation; à faire l'honneste et le courtois, car l'on peust excéder et dégénérer en rusticité, soit à n'offrir ou à n'accepter.
^o rc Ayant la vertu pour guide , la fortune pour compagne ». Cicer. L. X, m Epist. ad famil.