LIVRE II, CHAPITRE XL
avant sa mort , tellement qu'il n'y aye plus rîen à faire qu'à mourir; que l'on n'aye plus besoin de rien, ni du temps, îii de soy-mesme, mais tout saoul et content que l'on s'en aille disant tout doux :
Yixi, et qaem dederat corsum forfcqna pcregi' ;
tiercement que ce soit volontairement , car bien mourir c'est volontiers mourir ***.
Il semble que l'on se peust pprter à l'endroit de la mort en cinq manières : la craindre et fuir comme un très grand mal , l'attendre doucement et patiemment comme chose naturelle, inévitable, raisonnable; la mespriser comme chose indifférente et qui n'importe de beaucoup; la désirer, demander, chercher, comme le port unique des tourmens de cette vie, voire un très grand gain , se la donner soy-mesme. De ces cinq les trois du milieu sont bonnes, d'ame bonne et rassise, bien que diversement et différente condition de vie ; les deux extrêmes vicieux et de foiblesse, bien que soit à divers visages : de chascune nous parlerons.
La première n'est approuvée de personne d'entendement, bien qu'elle soit pratiquée parla plus part, tesmoignage de grande foiblesse. Contre ceux-là et pour consolation contre la mort sienne advenir, ou celle d'autruy, voicy de quoy. Il n'y a chose que les hu-
9 tt J'ai vécu, fai parcouru la carrière que le sort m'avait donné de parcourir » . Virgil. ^neîd. L. iv,' v. 653.
'• Bene autem mon, est libenter mari. Senec. Epist. LXI.
24o DE LA SAGESSE,
mains craignent tant et ayent en horreur que la mort ; toutesfois il n'y a chose où y aye moins d'occasion et de subjet de craindre, et au contraire il y aye tant de raisons pour Tacc^pter et se resouldre : dont il faut dire que c'est une pure opinion et erreur populaire , qui a ainsi gaigné tout le monde. Nous nous en fions au vulgaire inconsidéré, qui nous dit qae c'est un très grand mal, et en mescroyons la sagesse qui nous enseigne que c'est l'affranchisi^ment de tous maux, et le port de la vie ". Jamais la mort présente ne fit mal à personne , et aucun de ceux qui l'ont essaye et sçavent que c'est, ne s'en est plaint : et si la mort est dicte estre mal, c'est donc de tous les maux le seul (jui ne fait point de mal; c'est l'imagination seule d'elle absente qui fait cette peur. Ce n'est donc qu'apinion , non de vérité, et c'est vrayenfent où l'opinion se bande plus contre la raison , et nous la veust effacer avec le masque de la mort : il n'y peust avoir raison aucune de la craindre, car l'on ne sçait que c'est. Pourquoy et comment craindra-t-on ce qu'on ne «çait que c'est? Dont disoit bien le plus sage de tous'', que craindre la mort c'estoit faire l'enteddu et lesuffisant, c'estoit feindre sç^voir ce que personne ne
" Cette phrase est de Du Vaîr, Philosophie morale des Stoïques , p. 896.
■' Socrate. Voyez son Apologie dans Platon. Tout ce que Charron rapporte jusqu'à la fin du paragraphe, en est tiré.