LIVRE II, CHAPITRE XI
qui troublent la vie par le soin et crainte de la mort, et la mort par le soin de la vie.
Mais je vous prie , quelles plaintes et murijiiures y auroit-il contre nature, s'il n'y ayoit point de mort, et qu'il fallust demeurer icy bon gré malgré? certes l'on la maudiroit. Imaginez com])ie.n seroit moins supportable et plus pénible une vie perdurable , que la vie avec la condition de la laisser. Chiron refusa l'immortalité, informé des conditions d'icelle par le Dieu du temps, Saturne son père '^. Certes la mort est une très belle et riche invention de nature , opiimim naiuToe imentuni nustjiuun salis laudfltum ^ % et un expédient très propre et utile à plusieurs choses ; si elle nous estoit ostce , nous la regretterions beaucoup plus que nous ne la craignons, et si ellen'estoit, iious la souhaiterions plus fort que la vie : c'est un remède à tant de maux, et un moyen à taut de biens. Que seroit-ce d'autre part s'iln'y avoit quelque peu d'amertume meslé en la mort? certes l'on y couiroit trop avidement et indiscrètement : po.i^r garder modération , qui est à ne trop aimer ny fuyr la vie, à ne craindre ny courir à la mort , tous les deux sont tempérés et destrempés de la douceur et de l'aigreur.
'^ Voyez Montaigne , L. I , chap. xix.
'7 « C'est une très-bonne invention de la nature, et que jamais on ne saurait trop louer ». Sen. ep. ci , suhfintm. Ce ii'est pas tout-à-(ait là le texte de Sénèque ; m^is c'est son idée. Ce que Charron appelle une iWe/i^'on ^ - Sénèque l^ppelle un bienfait.
Le remède que baîUe en cecy le vulgaire est trop sot, qui est de n'y penser point, n'en parler jamais : outre que telle nonchalance ne peust loger en la teste d'homme d'entendement, encores en fin cousteroitelle trop cher; car advenant la mort au despourveu, quels tourmens, cris, rage, desespoir'*! La sagesse conseille bien mieux de l'attendre de pied ferme, et la combattre ; et pour ce faire nous donne un advis tout contraire au vulgaire, c'est de l'avoir tousjours en la pensée, la practiquer, l'accoustumer, l'apprivoiser, se la représenter à toutes heures, et s'y roidîr non-seulement aux pas suspects et dangereux, mais au milieu des festes et des joyes : que le refrein soit que nous sommes tousjours en butte à la mort ; que d'autres sont morts qui pensoyent en estre autant loin que nous maintenant; que ce qui peust advenir une autrefois peust aussi advenir maintenant'^ : et ce suyvant la coustume des Egyptiens, qui en leurs banquets tenoient l'image de la mort *** ; et des Chrestiens et tous autres qui ont leur/s cimetières près des temples et lieux publics et fréquentés, pour tousjours h
«* Voyez Montaigne , L. I , chap. xix. -
»9 Id. ibid.
"^ Voyez Hérodote, L. II. — « J^ai assisté à des festins en Egypte , dit Lucien, où l'on place les morts au bout de la table ; et quelquefois un homme, par nécessité, prête la carcasse de son père ou de sa mère, pour servir à cet usage ». Lucien, dialogue du Deuil,