LIVRE II, CHAPITRE XL
(disoit Lîcurgue) faire penser à la mort *'. Il est incertain où la mort nous attend, attendons-la par-tout et que tousjours elle nous trouve prests.
Omnem crede diem tibi diluxîsse supremum ; Grata superveuiet , quœ non sperabitur , bora ^.
Mais entendons les regrets et excuse que les poureux allèguent pour pallier leurs plaintes, qui sont toutes niaises et frivoles : ils se faschent de mourir jeunes, et se plaignent tant pour eux que pour aufruy, que la mort les anticipe et les moissonne encores au verd et dans le fort de leur aage. Plaincte du vulgaire qui mesure tout à Paulne, et n'estime rien de précieux, que ce qui est long et dure : ou au contraire les choses exquises et excellentes sont ordinairement subtiles et déliées. Cest un traict de grand maistre d'enclorre beaucoup en peu d'espace ; et peust-on dire qu'il est quasi fatal aux hommes illustres de ne pas vivre long-temps. La grande vertu et la grande ou longue vie ne se rencontrent gueres ensemble : la vie se mesure par la fin, pourveu qu'elle en soit belle , tout le reste a sa proportion : la quantité ne sert de
*' Voyez Plutarque , vîe de Lycurgue.
^^ « Croîs que chaque jour sera le dernier qui luise pour toi : tous ceux qui viendront après, te paraîtront d'autant plus agréables qu'ils seront inespérés ». Horace, ep. iv, v^ i3.
rien pour la rendre plus ou moins heureuse, non plus que la grandeur ne rend pas le cercle plus rond que le petit, la figure y fait tout. Un petit homme est homme entier comme un grand : ny les hommes ny leurs vies, ne se mesurent à Faulne *^.
Us ont regret de mourir loin des leurs, ou d'estre tués , ou demeurer sans sépulture : ils souhaiteront de mourir en paix , dedans le lict entre les leurs , consolés d^eux, et en les consolant. Tant de gens qui vont à la guerre et prennent la poste pour se trouver en une bataille, lie sont pas de cet advis:ils vont mourir tout en vie, et chercher un tombeau entre les morts de leurs ennemis : lès petits enfans craignent lés hommes masqués ; descouvrez leur le visage , ils n'en ont plus de petir ^^ : aussi , croyez , le feu , le fer , la flamme nous estontient , cominè nous les imaginons : levons leur masque , la mort dont ils nous menacent , n'est que la mesme mort dont meurent les femmes et les enfans ^^.
Us otit regret de laisser tout le mondé , et pourquoy ? Tu y as tout veu , un jour est égal à tous , il n'y â poitit d'autre lumière , n'y d'autre nuict , d'autre soleil , ny d'autre train au monde ; au pis aller tout se void en un an : l'on y void la jeunesse , l'adoles-
*^ Voyez Iftontaîgiie , L. I , chap, xix.
*4 Ceci est pris de Sénèqae, épître xxiv.
•5 Voyei Duvaîr , L. 1 , de laconst. et consol. p. 972.