LIVRE II, CHAPITRE I. ar
Parquoy il faut aux affaires et au commerce des hommes , tout du commencement estre prudent et advisë. Le quatriesme et meilleur de tous est une vive vertu, resolution et fermeté d^ame par laquelle on voit et on affronte les accidens sans trouble ; on les lutte et on les combat. C'est une forte, noble et glorieuse impassibilité, toute contraire à Pautre première , qu^avons dict basse et stupide. Or pour s'y former et y parvenir , servent de beaucoup et sur-tout les discours precedens. Le discours es( maistre des passions, la préméditation est celle qui donne la trempe à l'ame et la rend dure, acérée et impénétrable à tout ce qui la veust entamer. Le moyen propre pour appaiser et adoucir ces passions est les bien cognoistre, examiner et juger quelle puissance elles ont sur nous et quelle nous avons sur elles. Mais sur-tout le souverain remède est de ne croire et ne se laisser jamais emporter à Topinion, qui est ce qui fomente et allume nos passions, et est, comme a été dict , faulse , folle , voilage et incertaine , la guide de» fols et du vulgaire, mais se laisser tout doucement mener à la raison et à la nature , qui est le guide des sages, meure, solide et arrestée. De cette matière eu* cores cy-après au long **^.
Montaigne. Mais celuî-ci avait cité Plutarque. Voyez le traité de la Mauvaise Honte , c. viii.
**4 L'auteur avait mis dans la première édition : « mai» de
ad DE LA SAGESSE,
Mais sur toates passions se faut très soigneuse-* ment garder et deslivrer de cette philautie *^^, présomption et folle amour de soj-mesme ; peste de rhomme , ennemy capital de sagesse , vraye gangrené et corruption de Famé, par laquelle nous nous adorons et demeurons tant contens de nous, nous nous escoutons et nous croyons nous-mesmes. Or nous ne sçaurions estre en plus dangereuses mains que les nostres. Cest un beau mot venu originellement du langage espagnol, 6 Dieu, garde-moy de moy*^^ , Cette présomption et folle amour de soy vient de la mecognoissance de soy, de sa foiblesse, de son peu, tant en gênerai de Pinfirmité et misère humaine, qu^en particulier de la sienne propre et personnelle : et jamais homme qui aura un grain de cette folie ne parviendra à la sagesse. La bonne foy, la modestie, la recognoissance cordiale et sérieuse de son peu, est un grand tesmoignage de bon et sain jugement, de droicte volonté, et ainsi une belle disposition à la sagesse.
ceux après, au long et en ce livre et suyvant, aux vertus de force et tempérance ».
**^ L'amour de soi-même , TégoYsme 2 du grec ^iXavrca.
**^ Ce proverbe est déjà cité en espagnol, à la fin du cinquante-sixième chapitre du Livre I«^