II
(respondit-il , ) que je fusse immortel? vous ferez ce que voudrez, et moy ce que je debvray ; il est en vous de me faire mourir iajustement , et en moy de mourir constamment ^^.. Les Lacedemoniens, menacés de beaucoup souffrir, s^ils ne s^accommodoient bien* tost avec Philippe , père d^ Alexandre , qui estoit entré en leur pays avec main armée , un pour tous respondit : que peuvent souffrir ceux qui ne craignent de mourir ? et leur ayant esté mandé par le mesme Philippe quUl r4>mproit et empescheroit tous leqrs desseins , dirent : quoy ! nous empescheras-tu aussi de mourir ^^ ? Un autre interrogé du moyen de vivre libre, respondit, mesprisant la mort ^^. Et un autre enfant prins et vendu pour serf, dict à son acheteur ; tu verras ce que tu as acheté ; je serois bien sot de vivre serf, puis que je puis estre libre : et ce disant , se jetta de la maison en bas ^^. £t disoit un sage à un autre , délibérant de quitter cette vie, pour se délivrer d^un mal qui le pressoit, tu ne délibères pas de grande chose : ce n^est pas grande chose de vivre, et tes valets et tes bestes vivent , mais c^est grande chose de mourir honnestement , sagement, constamment ^^
53 Voyez ce beau traît d^hîstoîre dans Arrîen.
54 Voyez Plutarque , Dits des Lacédémoniens.
55 Plutarque , ibld, au mot Agis.
56 Id. ibid.
^1 Voyez Sénèqiie , épître LXXVil.
JLIVRE II, CHAPITRE XL aSg
Pour clorre et couronner cet article, nostre religion n'a point eu de plus ferme et 9sseuré fondement , et auquel son autheur aye plus insisté, que le mespris de la vie. Mais il y a ici des feintes et des mescontb;^ plusieurs font mine de la mespriser, qui la craignent : plusieurs ne se soucient d'estre morts, voire le voudroient estre, mais le mourir les fasche ^^. Emori na^ lo^ sed me esse mortuwn nikili œstiino ^^ : plusieurs délibèrent tous sains et rassis, de souffrir fermes la mort, voire se la donner; c'est un rooUe assez commun, auquel Heliogabale mesme a trouvé place ^®, faisant tant d'apprêts somptueux à ces fins , mais estant venus aux prinses, aux uns le nez a saigné, comme à Lucius Domitius qui se repentit de s'estre empoisonné ^'. Les autres en ont destourné les yeux et la pensée, et se sont comme desrobés à elle, l'aval* lans et englputissaos insensiblement comme pilules, selon le dire de César, que la meilleure estoit la plus courte ^^ ; et de Pline , que la courte est le souverain
^ Montaigne ,^L. II, chap. xiil.
^ « Je ne veux point mourir , mais je n^apprébende nullement d'être mort ». Cicér., i'^ Tuscul. , chap, viii. C'est la traduction d^un vers d'Epicbarme.
^ Voyez iEl. Lamprid. Hist. August.
^' Plutarque , vie de Jules-César , chap. X.
^^ In sermone naio quUnam esset vitœ finis commodissimus, repentinum^ inopinatwnque prœiuleraf, Suetoo. m Ccesar, §.87.
d6o DE LA SAGESSE,
heur de la vie humaine ^^. Or nul ne se peust dire résolu à la mort, qui crainir de l'affronter et la soustenir les yeux ouverts ^ xomme ont fait excellemment i§dcrates, qui eut trente jours entiers à ruminer et digérer le décret de sa mort, ce qu'il fit sans esmôj, altération, voire sans aucun effort ^^: mais tout mollement et gayement : Pomponius Atticus ^^ , Tullius Marcellinus ^^ Romains, Cleante, philosophe ^% tous trois presque de mesme façon ; car ayant essayé de mourir par abstinence , pour sortir des maladies qui les tourmentoient , se trouvans guaris par elle, ne voulurent s'en désister, mais achevèrent, prenant plaisir à défaillir peu à peu et considérer le train et progrez de la mort; Othon et Caton^^ : car ayant fait les apprêts pour se tuer, sur le poinct de l'exécution se mirent à dormir profondement, ne s'estonnant non plus de la mort que d'un autre accident ordinaire et bien léger.
La quatriesme est d'ame forte et résolue, practiquée authentiquement par de grands et saints per-
^^ Natura verà nihil horrdmbus brevitate vàœ prœstitit melius, Natur. Hist. L. VII , cap. L. '
^4 Voyez Montaigne , L. II , chap. Xlll.
^5 Voyei sa vîe dans Cornelîus-Nepos , vers la fin. ^ Voyez Sénèque , ép. Lxxvii.
*7 Voyez Diogen. Laërc. , vîe de Cléanthes, §. 176. ^ Voyez Plutarque , vîe d'Othon , chap. vm , et vie de Caton, chap. xix.