LIVRE II, CHAPITRE XL
sonnages, en deux cas; l'un le plus naturel et légitime, est une vie fort pénible et douloureuse ou appréhension d'une beaucoup pire mort, bref un estât misérable, auquel on ne pept remédier, c'est lors désirer la mort comme une retraite et le port unique des tourmens de cette vie, le souverain bien de nature, seul appuy de notre liberté. C'est bien foiblessc de céder aux maux, mais c'est folie de les nourrir: il est bien temps dé mourir lorsqu'il y a plus de mal que de bien à vivre : car de conserver nostre vie à nostre tourment et incommodité, c'est contre nature : Dieu nous donne assez congé' , quand il nous met en cet estât. Il y en a qui disent qu'il faut mourir pour fîiyr les voluptés qui sont selon nature. Combien plus pour fiiyr les douleurs qui sont contre nature? Il y a plusieurs choses en la vie pires beaucoup que la mort , pour lesquelles il vaut mieux mourir, et ne vivre point que de vivre : dont les Lacedemoniens asprement menacés par Antipater , slls ne s'accordaient à sa demande, luy respondirent : si tu nous menaces de pis que la mort, nous aymons mieux mourir ^^ : <c et les sages disent que le sage vit tant qu'il doibt, et non pas tant qu'il peust ^® : et puis la mort nous est bien plus en main et a commandement que la vie.
^ Plutarque, Dits notables des Lacéddmoniens. 1^ Sapiens vivit quantum débet , non quantum potes t. Senec. ep, Lxx.
26a DE LA SAGESSE,
La vie T)'a qu'une entre'e ^', et encores despend-elle de la volonté d^autni j. La mort despend de la nostfe : et plas elle est volontaire, plus est-elle belle : et à elle j a cent mille issues : nous pouvons avoir faute de terre pour y vivre , mais non pour mourir ^*. La vie peust estre ostëe à tout homme par tout heftime , la mort non ,
Ubîque mofs est , optîiiiè hoc catit Dens ,
Erîpere vitam taemo non homini potest ;
At nemo mortem : mille ad hanc aditus patent ^^.
Le présent plus favorable que nature nous aye faict, et qui nous oste tout moyen de nous plaindre de nostre condition , c'est de nous avoir laissé la clef des champs. Pdurquoy te plains-tu en ce monde ? il ne te tient pas : si tu vis en peine , ta lascheté en est cause : à mourir il n'y a que le vouloir ^"^ ».
L'autre cas est une vive appréhension et désir de la vie advenir, qui leur faict souhaiter la mort comme un grand gain, semence de meilleure vie, pont aux
7« Senec. epîst. Lxx.
7* Deè^sé nohis terra in qua vivamus ; in tfuà moriemur nonpotest, Tacit. Annal. , L. XIII ^ çap. LVi.
7^ « Partout on peut troaver la mort ; c'est à quoi la sagesse divine a pourvu. Tojut le monde peut ôter la vie à un homme , et personne ne peut Tempêcher d'aller à la mort. Il a mille chemins pour y arriver ». Sénèque , Thébàide j aict. f., se. I., y. i5i.
7^ Toute la tin de ce paragraphe , que j'ai placée entre des guillemets , est prise , presque mot pour mot , dans Montaigne , L. II , chap. III.