LIVRE II, CHAPITRE XI
universelle. Maïs la chrestîenté ne le veust pas et n'en donne aucune dispense.
Au reste c'est un grand trait de sagesse, de sçavoir cognoistre le poiuct et prendre l'heure de mourir '°^ : il y a à tous une certaine saison de mourir : les uns Fanticipent, les autres la retardent : il y a de la foiblesse et de la vaillance en tous les deuxi, mais il y faut de la discrétion : combien de gens ont survescu a leur gloire, et pour Fenvie d'allonger un peu leur vie, ont obscurcy et de leur vivant aide à ensevelir leur honneur! Ce qui a resté depuis ne sentait rien du passé , c'estoit comme un vieil haillon et quelque chetifve pièce cousue au bout d'un ornement riche et beau. Il y a un certain temps de cueillir le fruict de dessus l'arbre : si dadvantage il y demeure , il ne faict que perdre et empirer, c'eust été aussi grand dommage de le cueillir plustost. Plusieurs saincts ont fuy à mourir, pource qu'ils estoient encores utiles au public, combien que pour leur particulier ils eussent bien voulu s'en aller. C'est acte de charité vouloir vivre pour autruy : si populo tuo sum necessanus , non récusa laborem ^^^.
■°7 Un des disciples de Confucius le priant de lui apprendre à bien mourir : a Vous n'avez pas encore appris à bien vivre, lui répondit-il; apprenez-le, et vous saurez bien mourir». Voyez description de la Chine, t. II , page 882 , colonne première. — N.
**^ « Si je suis nécessaire à ton peuple , je ne refuse point
La mort a des formes plus ajsées les unes que les autres 9 et prend diverses qualités selon la fantaisie de chascun : entre les naturelles, celle qui vient d'afFoiblissement et appesantissement est plus douce et plus molle : entre les violentes , la meilleure est la plus courte et la moins préméditée. Aucuns désirent faire une mort exemplaire et démonstrative de constance et suffisance , c'est considérer autruy et chercher encores lors réputation : mais c'est vanité , car cecy n'est pas acte de société, mais d'un seul personnage: il y a assez d'affaires chez soy; au dedans se consoler, sans considérer autruy , et puis' lors cesse tout interest à la réputation. Celle est la meilleure mort qui est bien recueillie en soy , quiète , solitaire , et toute à celuy qui est à mesme. Cette grande assistance des parens et amis apporte mille incommodités , presse et estouffe le mourant : on luy tourmente l'un les oreilles, l'autre les yeux, l'autre la bouche; les cris et les plainctes, si elles sont vrayes, serrent le cueur; si feintes et masquées , font despit. Plusieurs grands per* sonnages ont cherché de mourir loin des leurs pour éviter cette incommodité '**^ : c'est aussi une puérile
de travailler ». C'est un passage du bréviaire romaîn : il se trouve dans la deuxième antienne de Laudes , de Toffice de Saint-Martin.
«>9 C'est ainsi que Montaigne s'était arrangé d^avance , pour que sa mort ne fît ni besoingaux siens , ni empeschement Essais , L. III , cfaap. ix.