‹ De la sagesse: trois livres (volume 3)Chapitre 17 sur 245 · LIVRE II, CHAlPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAlPITRE II

La première de jugement consiste à considérer, juger, examiner toutes choses, et ne s'obliger ny attacher à aucune , mais demeurer à soy libre , uni-

bition , les désirs immodérés , ropîniastreté , présomption , amour de nouvelleté, rébellion, désobéissance. Et puis après c^est la doctrine et la practique de tous les sages , grands et habiles esprits , desquels la pluspart et les plus nobles ont faict expresse profession dlgnorfr et doubter , disant qu'il n'y a rien en nature que le doubte; qu'il n'y a rien de^ certain que l'incertitude , que de toutes choses Ton peust également disputer , et cent pareilles. Les autres encores qu'ils ayent faict les dogm^tistes et affirmatifs , c'est toutesfois de mines et de paroles seulement, pour monstrer jusques oh alloit leur esprit au pourchas {b) et en la queste de la vérité , ffuam docti ftngunt magis quant norunt, donnant toutes choses non à autre ny plus fort tiltre que de probabilité et vraysemblance , et les Iraictant diversement tantost d'un visage et en un sens, tantost d^un autre, par demandes problematlqiiement y plustost enqueraut qu'instruisant, et monstraut souvent qu'ils ne parlent pas à certes (c) , mais par jeu et par exercice : Non tam id sensisse quod dicerent , quam exercere ingénia materiie dijfficultate voluisse videntur. Et qui croira que Platon aje voulu donner sa republique et ses idées , Py-

thagoras ses nombres , Epicure ses atomes pour argent comp-

(b) A la poursuite e^ à la recherche.

(c) Ces deux mots sont encore écrits en un seul mot , ainsi que du mise, dans l'édition de Dijon ; mais ils le sont en deux dans celle de 1601. On pourrait objecter qu'on lit, en un seul, aceries, p. a5i ; ma ce n'est pas la même locution , quoique forme'e également de à et cerfê ou certes : acerte's est un participe pluriel , ei à certes un adverbe qui signifie avec certitude.

a8 DE LA SAGESSE,

versel, ouvert et prest à tout. Voicy le haut point, le plus propre droict et vray privilège du sage et habile homme, mais que tous ne sont pas capables d^en-

tant? Us prenoient plaisir à promener leurs esprits en des inventions plaisantes et subtiles : (fuœ ex ingeniojinguniur, non ejc sci'eruiœ vi. Quelques fois aussi ils ont estudié à la diffi-culte , pour couvrif la vanité de leur subject , et occuper la curiosité des esprits. • . .

Les dogmatistes jet affirmatifs , qui sont venus depuis , d^esprit pedantesque , présomptueux , hayssent et condamnent arrogamment cette reigle de sagesse , aymant mieux un affirmatif testu et contraire à leur party, qu^un modeste paisible qui doubte et surseoit son jugement, c^est-à-dire , un fol qu'un sage : semblables aux femmes qui ayment mieux qu'on les contredise jusques à injures , que si par froideur et mespris Ton ne leur disoit rien ; par où elles pensent être desdaignees et condamnées. En quoy ils montrent leur iniquité. Car pourquoy ne sera-t-il loisible de doubler et considérer comme ambiguës les choses sans rien déterminer , comme à eux d'affirmer ? Mais pourquoy ne sera-t-il permis de candidement con« fesser que Ton ignore , puisque en vérité Ton ignore , et tenir en suspens ce de quoy ne sommes asseurésP

Yoyci donè la première liberté d'esprit , surseancc et arrest de jugement , c'est la plus seure assiette et Testât plus heureux de nostre esprit , qui par elle demeure droict , ferme , rassis , inflexible , sans bransle et agitation aucune : intervisa vera vel Jalsa ad anind assensum nihil interest. C'est à peu près et en quelque sens l'ataraxie (d) des Pyrrhonîens , qu'ils appellent le souverain bien : la neutralité et indifférence des Academi-

(d) Tranquillité exempte de toute pertorbation d'esprit , dV privatif €t de retf^Xid j perturbation , trouble.

Page 1