‹ De la sagesse: trois livres (volume 3)Chapitre 173 sur 245 · LIVRE III, CHAPITRE lî · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE lî

souverain, sçavoir la libéralité tant convenable au prince, quHl luy est moins messeant d'éstre vaincu par armes , que par magnificence. Maïs en cecy est requise une très grande discrétion, autrement elle serolt plus nuisible qu'utile ^\

Il y a double libéralité. Tune est en despense et en monstre : cette-cy ne sert à gueres. C'est chose mal à propos aux souverains vouloir se faire valoir et parolstre par grandes et excessives despenses mesmement parmy leurs subjects, où ils peuvent tout. C'est tesmolgnage de pusillanimité et de ne sentir pas assez ce que l'on est, outre qu'il semble aux subjects spectateurs de ces triomphes , qu'on leur fait monstre de leurs despoulUes, qu'on les festoyé à leurs despens, qu'on repaist leurs yeux de ce qui debvrolt paistre leur ventre. Et puis le prince doibt penser qu'il n'a rien proprement sien : il se doibt soy mesme à autruy. L'autre libéralité est en dons falcts à autruy : cette-cy est beaucoup plus utile et louable : mais si dolbt-elle estre bien reiglée ; et faut advlser à qui , combien et comment l'on donne ^*. 11 faut donner à ceux qui le méritent, qui ontfaict service au public, qui ont couru fortune et travaillé en guerre. Personne ne leur euvyra , «'il n'est bien meschant. Au contraire grande largesse

*' C'est ce que dit Tacite. Liberalitas.,.. , nisi adsit mo^ dus, in exitiuni vertkur. Histor. L. Ul, cap. Lxxxvi. ** C'est ce que dit Bodin , de la Rép, L. V , cap. iv.

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employée sans respect et mérite faict honte , et apporte envie à qal la reçoit^ et se reçoit sans grâce , recognoissance. Des tyrans ont esté sacrifiés à la hayne du peuple par ceux mesmes qu^ils a voient avancés, se rallians par-là avec le commun, et asseurans leurs biens CQ monstrant avoir à mespris et à hayne celuy duquel ils les avoient reçeus. Et avec mesure ; autrement la libéralité viendra en ruine de Testât et du souverain; si elle n^est reiglée, et que Ton donne à tous et à tous propos, c'est jouer à tout perdre *^. Car les particuliers ne seront jamais saouls, et se rendront excessifs en demandes selon que le prince le sera en dons, et se tailleront non à la raison, mais à Texempie : le public defaudra, et sera-t-on contraint de mettre les mains sur les biens d'autruy , et remplacer par iniquité ce que Pambition et prodigalité aura dissipé, ijuod atnbitione exhaustum, per scelera supplenduin ^^. Or il vaut beaucoup mieux ne donner rien du tout, que d'oster pour donner; car Ton ne sera jamais sî avant en la bonne volonté de ceux qu'on aura vestus, qu'en la malveillance de ceux qu'on aura despouillés. Et à sa ruine propre, car la fontaine se tarit

^^ Voyez le passage de Tacite , que nous avons cité dans ravant'demière note, et que Cliarron n'a (ait que traduire ici mot pour mot.

^^ a A ce qui a été dissipe par Tambition , on est forcé df suppléer par le crime ». Tacit. AnnaL L. II , cap. xxxviir.

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