LIVRE III, CHAPITRE II. SîS
pour la nécessité quelques fois. TJercement qu'en proposant et donnant bons et salutaires conseils ils s'y portent librement et courageusement sans flatterie ou ambiguïté et desguisement , n'accommodant point leur langage à la fortune présente du prince : ne cum fortunâ potius principis lotjùantur tjuàm cum ipso, '°^. Mais sans espargnér la vérité ils disent ce qu'il convient. Car combien que la liberté , rondeur et fidélité heurte et offense pour l'heure ceux àusquels elle s'oppose ; après , elle est révérée et estimée , in praesentiâ ^uibus resistis, offendis; deinde ipsis suspicitur laudaiurque '"^; et constamment sans ployer, varier et changer à tous propos pour plaire etsuyvre l'humeur, le plaisir et la passion d'autruy, mais sans opiniastreté et esprit de contradiction, qui trouble et empesche toute bonne délibération, voire quelques fois faict tourner son opinion, ce qui n'est inconstance mais prudence. Car le sage ne marche pas tousjours d'un mesme pas, encores qu'il suyve mesme chemin, il ne change point, il s'accommode : non semper it uno gradu sed unâ via; — non se mutât, sed ap^ tôt '°*. Comme le bon marinier faict des voiles se-
'**^ Tacît. Hisior. L. I , cap, xv. Le passage est interprélc dans la phrase qui précède la citation.
io5 ^ Vous blessez , pour le moment , ceux à qui vous résistez ^ mais ensuite , ils Vouent , admirent votre fermeté » . Plin. L. III , Epist. ix.
>o^ (c Le sage ne marche point toujours du même pas, ni
Ion le temps et le vent , il convient souvent tourner et obliquement arriver où Ton ne peust à droict fil; c^est habilité. Religieux à tenir secrettes les délibérations , chose extrêmement nécessaire au maniment des affaires , res rnagnae sustineri nequeunt ab eo cui tacere grave est '°^ Et ne suffit d'estre secret, mais ne faut fureter ny crochetter les secrets du prince : c'est chose mauvaise et dangereuse, exquirere abditos principis sensus ilUcitwn et anceps '"* : voire je diray qu'il faut esviter de les sçavoir* Voylà les principales bonnes conditions et qualités de conseillers, comme les mauvaises dont ils se doibvent bien garder, sont confiance présomptueuse , qui faict délibérer et opiner audacieusement; car le sage en délibérant pense et repense, redoublant tout ce que peust advenir *'**^, pour puis estre hardy à exécuter : nom
An i mus vereri qui scit , scit tutb aggredî "^.
Au contraire le fol est hardy et chaud à délibérer: et
par le même chemin. — Il ne change pas, il s'accommode au 4ems M. Senec. JSpist, xx.
'^7 <c Celui à qui il paratt difficile de se taire, doit s'abstenir des alTaires publiques ». Q. Curt.
"^* Tacît. AnnaL L. VI , cap. vm. La traduction précède.
***9 L'édition de Dijon écrit tout ce qiUpeiU advenir : j'ai suivi celles de Bordeaux et de Paris : c'est le langage du tems.
*'^ <( Car celui qui sait balancer et craindre, n'entreprend qu'avec la certitude du succès ». Publius Syrus , in comic. Lat. Sentent.