CHAPITRE IV
De la prudence reguise aux affaires difficiles et mauvais
accidens publics et prisses.
Sommaire. L^objet de ce chapitre est d^oiïnr des conseils y tant aux souverains qu^aux particuliers , sur la conduite qu'ils ont à tenir dans les affaires difficiles , ou accidens qui troublent le cours ordinaire des choses , dans la société. -— D'abord , il est de la prudence de mettre tout en œuvre pour détourner ces accidens. Sont-ils arrivés ? il faut ou les sup-
, porter patiemment , ou travailler à les adoucir. Lorsqu'une passion nous agite fortement, la résistance serait souvent sans succès, il vaut mieux tâcher d'en distraire notre attention ; substituons-lui une passion moins dangereuse. Dans les grands périls , il faut baisser la tête et cédera la nécessité : il faut aussi chercher s'il n'y a point une voie sûre pouréchap« per. Cette fuite n'a rien d'injuste, ni de honteux. Mais user de trop de précautions, pour se garantir des accidens qui peuvent survenir , c'est par la crainte du malheur , se rendre malheureux , sans compter que le plus souvent de tels efforts sont inutiles : comment espère-t-on se soustraire au sort qui régît l'univers , et qui arrange tous les événcnens ? Il est bon , sans doute , de prévoir les dangers, mais il ne faut pas que notre imagination les augmente , les exagère : peut-être vaudrait-il mieux avoir confiance dans sa force , et se flatter de pouvoir les surmonter. Une crainte perpétuelle conduit au désespoir , et rend incapable de trouver des expédiens , des remèdes dans les circonstances calamîteuses. — Voyons quels peuvent être les plus grands , les plus importans accidens qui viennent troubler la vie. Ce
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qui va suivre regarde particulièremeot les princes , les chefs des gouvernemens. La conjuration est une entreprise d^une au de plusieurs personnes contre le prince. Gomment se sauverd'nn ennemi qu'on ne connatt pas? ^'ailleurs Thomme qui ne craint point la mort, et tel est presque toujours un conjuré , est mattre , quoiqu'on fasse , de la vie de celui contre qui il conspire. G^estpar des intelligences secrètes , par Fodieux emploi des espions qu'on découvre les conjurations. Il j a des princes qui les ont étoufifées dès leur naissance, en publiant qu'elles n'avaient jamais existé ; d'autres en les bravant , en les défiant pour ainsi dire. Lorsqu'une conjuratiou est découverte , il faut en punir sévèrement les auteurs. La liberté , la tranquillité publique semblent réclamer leur supplice. Et cependant, combien de princes ont plus politiquement agi , en pardonnant aux conjurés ! <c II y a cette différence entre la trahison et la conspiration, que la première a toujours pour auteurs des gens lâches, méprisables , et l'autre des hommes courageux , grands même , s'il pouvait y avoir de la grandeur dans une entreprise qui est fondée sur un crime (i) ». Les émotions populaires sont causées par les factions, les ligues , la tyrannie , et produisent les séditions et les guerres civiles. Pour calmer le peuple soulevé , il ne faut souvent qu'un homme intrépide qui se présente avec un front ouvert et une mâle assurance. Vouloir raisonner avec le peuple , c'est tenter d'adoucir un tigre en fureur. On peut quelquefois le distraire par des fêtes , des amusemens , mais le plus sûr est de le f^ire trembler. G'est la haine , quelquefois l'ambition qui forme les factions , lesquelles arment les sujets, les unscontre les autres. On a dit qu'elles étaient utiles au souverain , dont elles assuraient le pouvoir : c'est une idée fausse. Le souverain ne doit se dé-
(i) Analyse raisonnëe de la Sagesse. Paris, i7G3|p. m.