LIVRE III, CHAPITRE IV. 4o
que les médecins qui ne pouvant bien purger et exterminer du tout le mal, le divertissent, et le font dériver en une autre partie moins dangereuse. Ce qui se doibt faire tout doucement et insensiblement : c'est un excellent remède à tous maux, et qui se practique en toutes choses , si l'on y regarde bien , par lequel Ton nous^ faict avaler les plus rudes morceaux , et la mort mesme insensiblement : abducendus animus est ad aUa studia, curas, negotia , loci denique' mutatione , iam- {juam aegroti non convalescentes , saepe curandus est '. Comme à ceux qui passent une profondeur effroyable , l'on conseille de clorre -ou destoumer les yeux. On amuse les enfans lors que l'on leur veut donner le coup de la lancette. Faut practiquer l'expédient et la ruse d'Hippomenes, lequel ayant à couiir avec Atalante, fille d'excellente beauté, pour y perdre la vie s'il estoit devancé, ou avoir la fille en mariage s'il gaignoit en la course , se garnit de trois belles pommes d'or, lesquelles il laissa tomber à diverses fois, pour amuser la fille à les cueillir, et ainsi la divertissant, gaigner l'advantage et elle ^ : ainsi si la considération d'un malheur ou rude accident présent, ou la me-
■ « Il faut distraire Tesprîtpar d'autres études, d'autres soins, d'autres affaires , et souvent enfin le traiter, comme font les médecins qui ne pouvant guérir certains malades , leur ordonnent de changer de lieu ». Cic. TuscuL QuœsL L. IV, c. xxxv, no. 74.
' Voyez Ovide, Metamorphoseon L. X, fab. xi.
4o4 DE LA SAGESSE,
moire d'un passe nous poise *^ fort, ou quelque violente passion nous agite et tourmente , que ron ne puisse dompter, il faut changer et jetter sa pensée ailleurs , luy substituer un autre accident et pasMon moins dangereuse. Si Ton ne la peut combattre, il luy faut eschapper, fourvoyer, ruser , ou bien Vaffoiblir, la dissoudre et destremper avec d'autres amusemens et pensées, la rompre en plusieurs pièces: et tout cela par destours et divertissemens.
L'autre advis aux dernières et très dangereuses ex' tremités, où n'y a plus que tenir, est de baisser un peu la teste, prester au coup, céder à la necessitéi car il y a grand danger qu'en s'opiniastrant par trop à ne rien relascher, l'on donne occasion à la violence de fouler tout aux pieds. Il vaut mieux faire vouloir aux loix ce qu^ elles peuvent , puis qu'elles ne peuvent ce qu'elles veulent. Il a esté reproche à Caton d'avoir evSté trop roide aux guerres civiles de son temps, et plustost avoir laissé la republique encourir toutes extrémités, que la secourir un peu aux despens des loix ^. Au rebours Epaminondas au besoin continua sa charge outre le terme , bien que la loy luy prohlbast sur la vie : et Philopœmen est loué qu'estant nay pour commander, il sçavoit non seulement gouverner selon les loix, mais encores commander aux loix
** Pèse.
* Voyez Cîcër. ad Aiticum, L. II, ép. l.