‹ De la sagesse: trois livres (volume 3)Chapitre 25 sur 245 · LIVRE II, CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE II

uns sont doubles, qui vous tiennent pressés, contraints et subjects avec tant de coustures, pièces, attaches. Sans parler de la dissolution', et autres excès abominables et condamnés par toutes bonnes loix , je me contenteray de ces exemples icy ; le mesme en pourroit-on faire de toutes loix, coustumes, mœurs, et de ce qui est du fait , combien encores plus des opinions, et de ce qui est du droit?

Si quelqu'un dit que j'ay mal jugé en tous ces exemples , et que généralement si la liberté est donnée de juger de toutes choses, il y a danger que l'esprit s'esgarera et se perdra , se coiffant et remplissant de folles et faulses opinions. Je rcsponds au premier qui me touche en particulier , que c'est chose très aysée que je n'aye pas trouvé le vray en toutes ces instances '^, et est chose fort hardie d'en accuser personne , car c'est vouloir dire que l'on sçait où est , et quel est le vray es choses, et qui le sçait '^ ? Or ne trouver pas le vray, ce n'est pas mal juger; mal juger c'est mal peser, balancer, confronter c'est-à-dire exa-

"5 Huic respondebimus : numquam expectare nos certissimam reruni comprehensionem : quoniam in arduo est veri explorqtio ; sed ea ire quâ ducit veri similitudo, Senec. de Benefic, L. IV, c. xxxiii.

*® On voit ici que Charron pensait comme Démocrite , qui disait que la vérité était cachée au fond d^un puits : DemocriUis in profundo veritatem esse demersam. Ciceron , Acad, QuœsL L. I , num. 44*

i4 DE LA SAGESSE,

miner les raisons, et mal les niveler à la première naturelle et universelle (et encores pour bien faire ces deux, il ne s'ensuit pas que l'on aye trouve' la vérité.) Or pour le dire simplement, je n'en croy rien, si l'on ne le monstre ; si l'on le monstre par d'autres raisons contraires, plus fortes et puissantes, je luy diray: vous soyez le bien venu , je vous attendois : les oppositions et contradictions raisonnées sont les vrays moyens d'exercer cet office de juger. Je n'avois ces opinions qu'en attendant que vous me les ostassiés^ et m'en baillassiés de meilleures , et pour respondre plus au fons et à l'object gênerai du danger qu'il y a en cette liberté , outre qu'il a esté dit et le sera encores plus par exprès en la troisiesme leçon 4e sagesse , et chapitre suivant : que la règle qu'il faut tenir en jugeant, et en toutes cboses est nature, la naturelle et universelle raison , suyvant laquelle on ne peut jamais faillir : voicy l'autre membre de cette liberté judicieuse que nous allons traicter au long, qui fournira de remède à ce danger prétendu.

L'autre point de cette liberté seigneuriale d'esprit est une indifférence de goust, et surseance d'arrest et resolution , par laquelle le sage considérant froidement et sans passion toutes choses, comme dict est, ne s'aheurte, ne jure, ne se lie, ou s'oblige à aucune ' \

■7 Nullius adcUctus jurare in verba magistri, dit Horace , Epist. L. I, ep. I, v. i4* £t ce doit être là , en effet, la maxime de tous les sages. *

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