‹ De la sagesse: trois livres (volume 3)Chapitre 26 sur 245 · LIVRE II, CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE II

se tenant tousjours prest à recevoir le vray ou plus vraysemblable qui luy apparoistra , en disant en son interne et secret jugement, ce que les anciens en leurs externes et publics, ita videtur , il semble ainsi, il y a grande apparence de ce costé là ; que si quelqu'un s'y oppose et contredit , sans s'esmouvoir il est prest à entendre les raisons contraires et les recevoir , les trouvant plus fortes et meilleures, et tousjours au dernier advis qui luy demeure, il pense qu'il y a ou peust avoir mieux, mais qu'il n'apparoist encores. Cette surseance est fondée premièrement sur ces propositions tant célébrées parmy les sages, qu'il n'y a rien de certain , que nous ne sçavons rien, qu'il n'y a rien en nature que le doute, rien de certain que l'incertitude, solwn certum nihil esse certi, — hocunum scio guodnil scio ** ; que de toutes choses l'on peut également disputer, que nous ne faisons que quester, enquérir, tastonner à l'entour des apparences, scimus nihil , opinwnur verisimiUa '', que la vérité n'est point de nostre acquest, invention, ny prinse, quand elle se rendroit entre nos mains , nous n'avons de quoy nouslavendiquer^^% nous en asseurer et la posséder;

** M Cela seul est certaia qu'il n'y a rien de certain. — Je ne sais bien qu'une chose , c'est que je ne sais rien ». Plin. HisL Nat. L. II , c. vu.

'9 « Nous ne savons rien ; nous ne jugeons que sur des vraisemblances »•

**^ Nous l'attribuer.

que la vérité et le mensonge entrent chés nous par mesme porte , y tiennent pareille place et crédit , s^y maintiennent par mesmes moyens ; qu^il n^y a opinion aucune tenue de tous et par-tout, aucune cjui ne soit debatue et contestée , qui n'en aye une contraire tenue et soustenue; que toutes choses ont deux anses et deux visages , qu'il y a raison par-tout , et n'y en a aucune qui n'aye sa contraire^ elle est de plomb , elle plie, tourne et s'accommode à tout ce que l'on veust. Bref c'est la doctrine etlapractique de tous les sages plus grands et plus nobles philosophes **', qui ont fait expresse profession d'ignorer, douter, enquérir, chercher. Les autres encores qu'ils ayent esté dogmatistes et affirmatifs , c'est toutesfois de mines et paroles seulement^ pour monstrer jusques où alloit leur e^rit au pourchas et queste de la vérité, (juatn doctijingunt moffis quàtn norunt^^ , donnant toutes choses non à autre , ny plus fort titre que de probabilité et vraysemblance, et les traictans diversement, tantost d'un visage et en un sens , tantost d'un autre, par demandes problematiquement , plustost enquerant qu'instruisant, et montrant souvent qu'ils ne parlent pas à certes , mais par jeu et par exercice : Non tam id sen-

^' Tels que Arcesilas, Caméade, Pyrrhon, etc. , chez les anciens; Montaigne, Lamotte-le-Vayer, Charron lai-méme, Bayle,Huet , évéque d^ Avranches , etc. , dans les modernes.

^' Que les doctes imaginent, bien plus qu^ils ne la connaissent réellement ».

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