LIVRE II, CHAPITRE IL
que rieu àa regard de ce que nous ignorons ; les causes de nostre ignorance sont infinies , et de la part des choses trop eslongnées ou trop voisines, trop grandes ou trop petites , trop , ou trop peu durables , perpétuellement changeantes ; et de la nostre , et la manière de les cognoistre, qui n'est encores bien apprinse. Et ce que nous pensons sçavoir , nous ne le sçavons ny ne le tenons pas bien , tesmoin que Ton nous Tarrache souvent des poings, et si l'on ne l'arrache pource que nostre opiniastreté est plus forte , au moins l'on nous la conteste , l'on nous y trouble. Or comment serons-nous capables de sçavoir plus et mieux si nous nous aheurtons , arrestons et reposons à certaines choses, et de telle façon que nous ne cherchons rien plus ny n'examinons d'advantage ce que nous pensons tenir? Us tiennent à honte et foiblesse cette surseance , pource qu'ils ne sçavent que c'est , et n'apperçoyvent que les plus grands en ont fait profession; ils rougiroyent, et n'auroyent jamais le cueur de dire franchement, je ne sçay , tant ils sont firappés d'opinion et présomption de science , et ne sçavent pas qu'il y a une sorte d'ignorance et de doute , plus docte et asseurée , plus noble et généreuse que toute leur science et certitude : c'est ce qui a rendu Socrates si renommé et tenu pour le plus sage : c'est la science des sciences et le fruit de tous nos estudes : c'est une modeste, candide, innocente et cordiale recognoissance de la hautesse mystérieuse
5o DE LA SAGESSE,
de la vérité, et de nostre povre condition humaine , pleine de ténèbres, foiblesse, incertitude : Cogùaiionés mortaUwn timidae , incerlae adinventiones nosirae: — Deus noçit cogitationes hominum , çuoiuam vanae sunt"^^' Je diray icy que j^ay. fait graver sur la porte de ma petitemaisonquej^ayfaitbastiràCondom, Pan 1600, ce mot, je ne sçay. Mais ils veulent que Ton se sousmette souverainement, et en dernier ressort, à certains principes, qui est une injuste tyrannie. Je consens bien que Ton les employé en tout jugement, et que Ton en face cas , mais que ce soit sans pouvoir regimber, je m'y oppose fort et ferme. Qui est celuy au monde qui aye droict de commander et donner la loy au monde , s'assujettir les esprits, et donner des principes qui ne soyent plus examinables, que l'on ne puisse plus nier ou douter, que Dieu seul le souverain esprit et 4e vrai principe du monde, qui seul est à croire pource qu'il le dict? Tout autre est subject à l'examen et à opposition , c'est foiblesse de s'y assujettir. Si l'on veust que je m'assujettisse aux principes, je diray comme le curé à sesjparoissiens en matière du temps , et comme un prince des nostres aux secrétaires de ce siècle en faict de religion , accordez-vous premièrement de ces principes , et puis je m'y sous-
^^ « Les pensées des hommes sont tîmîdes , et nos pré-^ * voyances sont incertaines. — Dieu connaît les pensées des hoihmes ; il sait qu'elles ne sont que vanité ». Sapient. c. IX , V. i4» — Psalfli. xcxill , V. 1 1.