‹ De la sagesse: trois livres (volume 3)Chapitre 35 sur 245 · LIVRE II, CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE II

l'esprit humain capable de toutes choses, roulant tousjours ainsi le monde , tantost le mesme , tantost divers ; que toutes choses sont enfermées et comprinses dedans ce cours et révolution de nature, subject à la naissance, changement, fm, à la mutation des temps , lieux, climats, ciels, airs, terroirs. Et de ces conclusions nous apprendrons à n'espouser rien , ne jurer à rien , n'admirer rien , ne se troubler de rien , mais quoy qu'il advienne, que l'on crie, tempeste, se resouldre à ce poinct, que c'est le cours du monde, c'est nature qui faict des siennes : mais pourvoir par prudence , qu'aucune chose ne nous blesse par nostre foiblesse et lascheté. C'est assez dit de cette parfaicte liberté du jugement, establie de ces trois pièces, juger de tout, ne juger rien, estre universel , en laquelle je me suis plus arresté, pource que je sçay qu'elle n'est du goust du monde, est ennemie du pedantisme, aussi bien que la sagesse, mais qui est le beau fleuron de sagesse qui nous préserve de deux escueils contraires , où se perdent ordinairement les populaires , sçavoir testuës , opiniastres , honteuses desdites , repentirs , changemens, et l'on se.maintient en une douce , paisible et asseurée modestie et grande liberté d'esprit , noble et magnifique universalité. C'est cette grande qualité et suffisance de Socrates , le coriphée des sages, par l'adveu de tous, duquel il estdict, comme discourt Plu tarque , qu'il n'enfantoit point, mais servant de sage-femme , faisait enfanter

les autres^^. C'est à peu près, et en quelque sens l'ataraxîe"^^' des pyrrhonîens ,1a neutralité et indifférence des académiciens, de laquelle est germain ou procède ne s'estonner de rien, ne rien admirer^*, le souverain bien de Pythagoras, la magnanimité d'Aristote,

NU admirarî » propè res est una , Namici , Solaqae qose possît facerc et servare beatum^^

Est- ce pas chose estrange que Fhomme ne la veust gouster , voire s'offense d'en ouyr parler, ayrae mieux demourer esclave, courir d'un party à un autre, que d'estre à soy, vivre du sien, estre par dessus tout, €t aller par-tout également? N'y a-t-il pas lieu de s'escrier avec Tibère , et beaucoup plus justement , â komines adsemtutem natif ^^ Quel monstre *^^ de vouloir

5o Voyez Plutarque, Questions Platoniques.

"^^^ Arapagea , tranquillité exempte de (eut trouble , de toute émotion ; mot formé de a privatif, et de rapaPiç , perturbation, trouble.

^^ Il faut savoir s^étonner quelquefois , et Platon a raison de dire : « C^est souvent la marque d^un philosophe , de s'étonner, et Tadmiration est la source de la philosophie ». Plat, in Thœeteto. N.

^^ a Ne rien admirer , c'est presque? l'unique moyen , Numicus, de devenir et de rester heureux». Horat. epist. vi , L. I, V. iJ ■

^ « O hommes , nés pour la servitude ! » Tacît. Annal, L. III , cap. 65.

*55 Le mot monstre est pris ici dans le sens de chose étrange, extraordinaire.

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