‹ De la sagesse: trois livres (volume 3)Chapitre 36 sur 245 · LIVRE II, CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE II

toutes choses libres, son corps, ses membres, ses biens , et non son esprit, qui toatesfois seul est né à sa liberté ? L'on veust bien se servir de tout ce qui est au monde , qui vient d'orient , d'occident pour le bien et service du corps, nourriture, santé, ornement, et le tout accommoder à son usage, mais non pour la culture de son esprit , son exercice , bien et enrichissement,*^® mettent leur corps aux champs, et tiennent leur esprit en serre.

L'autre liberté qui est de volonté , doit estre encores en plus grande recommandation au sage. ISious ne parlons pas icy du libéral arbitre de l'homme, à^^ la façon des Théologiens ; nous disons que l'homme sage , pour se maintenir en repos et liberté , doit mesnager sa volonté et ses affections, en ne se donnant et affectionnant qu'à bien peu de choses , et icelles justes (aussi les justes sont en petit nombre , si l'on juge bien) et encores sans violence et aspreté. Il vient icy à*^^ combattre (ou pour plus doucement parler) expliquer, et bien entendre deux opinions populaires et plausibles au monde , l'une enseigne d'estre prompt et volontaire au service d'autruy , s'oublier pour le prochain, et principalement pour le public, an pris duquel le particulier ne vient point en consi^ deration : l'autre s'y porter courageusement avec agi-

*^^ Sous-entendu , ils,

"^^1 Le sujet exige îcî de etc.

talion, zèle, affection. Qui nefaictle premier, est accusé de n'avoir aucune charité : qui ne faict le second, est suspect d'estre froid, et n'avoir le zèle ou la suffisance qu'il faut , et n'estre amy. On a voulu faire valoir ces deux opinions outre raison et mesure : et n'y a rien que l'on n'aye dict là dessus ; car les chefs souvent preschent les choses selon qu'elles servent , et non selon qu'elles sont : et souvent les opinions les plus vrayes ne sont pas les plus commodes. Et puis voyant que nous ne tenons que trop à nous , et d'une attache trop naturelle , ils nous en veulent distraire et tirer au loin , comme po ir redresser un bois courbé, on le recourbe au rebours ^•.

Mais ces opinions mal entendues et mal prinses, comme elles sont de plusieurs, apportent de l'injustice , du trouble , de la peine , et du mal beaucoup , comme l'on peust voir en ceux qui mordent à tout, se donnent à louage et s'asservissent à autruy : nonseulement ils se laissent emporter et saisir , mais encores, ils s'ingèrent à tout, autant à ce qui ne les touche , comme à ce qui les touche , aux petites comme aux grandes : et souvent non pour autre chose , que pour s'embesogner et s'agiter , in negoiiis sunt negotii

^* Appliquez îcî ces paroles de Sénèque : Quœdam prœcipimus ultra modiim , ut ad verum et suum redeant. De Benef. , L. VIT , cap. xxïi.

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