LIVRE II, CHAPITRE II
causâ^^, et ne pouvoir se tenir nyarrester, comme sMls n'avoîent rien à faire chez et au dedans d'eux , et qu'à faute d'affaires internes , essentiels , propres et domestiques, ils en cherchent ou prennent d'estrangers : ils sont bien mesnagers ou avares de leur bourse , mais prodigues de leur ame, vie, temps, affection et volonté ; desquelles seules choses la mesnagerie est utile et louable : et s'adonnans à quelque chose, c'est avec telle passion et violence qu'ils ne sont du tout plusà euxmesmes, s'engagent et s'enfoncent du tout. Les grands demandent de telles gens, qui se passionnent et se tuent pour eux , et usent de promesses et grands artifices, pour les y faire venir, et trouvent tousjours des fols, qui les en croient, mais les sages s'en gardent bien.
Cecy est premièrement injuste , trouble entièrement Testât, et chasse le repos et la liberté de l^sprit. C'est ne sçavoir ce qu'un chascun de nous se doibt , et de combien d'offices un chascun est obligé à soy mesme. En voulans estre officieux et serviables à autruy , ils sont importuns et injustes à eux mesmes. Nous avons lous assez d'affaires chez et au dedans de nous, sans* s'aller perdre au dehors , et se donner à tous : il faut se tenir à soy-mesme. Qui oublie à honnestement , et sainement, et gayement vivre , pour en servir au-
^ « Us s^entremettent dans les affaires , pour avoir des affaires ». Sen. epist. xxii.
truy , est mal advisé , et prend un mauvais et desnaturé party. Il ne faut espouser et s^aflectîonner qu'à peu de choses , et icelles justes.
Secondement cette aspre intention et passionnée affection trouble tout, et empesche la conduicte de Faifaire, auquel on s'adonne si fort : comme en la précipitation la trop grande hastiveté se donne mesme la jambe , s'entrave et s'arreste : ipsa se velocitas impUcat^°, — undè festiiuUio tarda est^\ — Quimmiùm properat, sérias absolvS^^. Aussi estant enyvré de cette intention violente, ^^ on s'embarrasse, on s'enferre, on se jette à l'indiscrétion , à l'injustice , on apporte de l'aigreur et du soubçon aux autres , de l'impatience aux evenemens contraires ou tardifs , et qui ne sont à souhait :
. . . Malè cuncta minUtrat . . • Impetus . . . ^
Cela se voit non-seulement aux affaires sérieux, mais
^^ « L'extrême promptitude s'embarrasse elle-même ». Senec. epist. XLiv , injinc,
^' « On se retarde par trop de précipitation ». Quint. Curt. L. IX , cap. ix.
^' « Qui se hâte trop , finit plus tard ». A ce passage de Tite-Live^ on peut ajouter : Omnia non properanU cerla, claraque erunl : festinatio improvida est et cœca, Tît. Liv. , L. XXII, cap. xxxix.
^^ Tout ce qui suit, jusqu'à l'alinéa , est pris dans Montaigne, L. III , chap. x.
^ « On fait tout mal lorsqu'on agit avec impétuosité »« Stace, dans sa Thébaide , Liv. X, v. 7.