‹ De la sagesse: trois livres (volume 3)Chapitre 38 sur 245 · LIVRE II, CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE II

encores vains et fiîvoles , comme au jeu, où celuy qui est saisi et transporté d'une si ardente soif de gaigner, se trouble et pert. Celuy qui va modérément est tousjours chez soy , sans se picquer, conduit son faict et plus advantageusement , et plus seurement , et plus gayement : il feint , il ployé, il diffère tout à son aise selon le besoin : s'il faut d'attainte *^^, c'est sans tourment et affliction, prest et entier pour une autre nouvelle charge : marche tousjours la bride à la main, fesiinat lente ^^.

Tiercement cette violente et tant aspre affection infecte et corrompt mesme le jugement ; car suyvant un party et désirant son advantage , ils forcenent, s'il en vient au rebours , lui attribuent de faulses louanges et qualités , et au party contraire faulses accusations , interprètent tous prognostiques et evenemeus à leur poste, et les font servir à leur dessein. Faut-il que tous ceux du party contraire et malade soient aussi meschans , et que tous vices leur convietinent; voire et encores ceux, qui en disent et remarquent quelque bien , soient suspects estre de leur party ? rie peust-il pas estre qu'un honneste homme au reste, au moins en quelque chose, se trouve embarqué et suyve un mauvais party ? Que la passion force la volonté, mais qu'elle emporte encores le ju-

'^^^ S^il manque d'atteindre son but.

^^ « Se hâte lentement ».

gement, et luy face faîre le sot, c'est tro|) : c'est la pièce souveraine et dernière qui dolbt tous] ours maintenir son authorlté : 11 faut candidement et de bonne foy recognoîstre le bien, qui est aux adversaires, et le mal qui est en ceux que l'on suyt. Hors le neud du débat et le fonds, 11 faut garder equanlmlté et Indifférence, et n'allonger point sa cholere au delà des affaires ^^ Voyla les maux que nous apporte cette trop grande affection à quelque chose que ce soit : par tout, voire à estre bon et sage, 11 y peust avoir du trop^^

Mais pour tenir règle en cecy , 11 se faut souvenir que la principale et plus légitime charge que nous avons , c'est à chascun sa condulcte. C'est pourquoy nous sommes Icy, nous devons nous maintenir en tranquillité et liberté. Et pour ce faire, le souverain remède est de se prester à autruy , et ne se donner qu'à soy, prendre les affaires en main, non à cueur, s'en charger et non se les Incorporer, soigner et non passionner , ne s'attacher et mordre qu'à bien peu , et se tenir tousjours à soy. Ce conseil ne condamne point les offices deus au public, à ses amis, à son prochain, tant s'en faut, l'homme sage dolbt estre

^7 Pris dans Montaigne , L. III , chap. x.

^ Aussi Horace , ce poëte si philosophe , a-t-il dit : Insani sapiens nomen ferai , œquus irUqui; Ultra quàm saiis est, virtutem si petat ipsam,

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