LIVRE II, CHAPITRE II
officieux et charitable, appliquer à soy Pusage des autres hommes et du monde , et pour ce faire doibt contribuer à la société publique les offices et debvoirs qui le touchent. Qui sibi amicus est , hune omnibus scito esse amieutn^^. Mais j'y requiers modération et discrétion double; Tune de ne se prendre pas à tout ce qui se présente , mais à ce qui est juste et nécessaire , et cela ne va pas beaucoup plus loin; l'autre que ce soit sans violence et sans trouble. Il faut désirer peu , et ce peu modérément , s'embesongner peu et tranquillement, et aux charges que l'on prend, apporter les pas, les paroles, l'attention, la sueur, les moyens, et 'au besoing le sang et la vie , mais sans vexation et passion, se tenant tousjours à soy , en santé et repos. L'on vient bien et falct-on bien son effet sans cette ardeur et cette grande contention de volonté. Et se trompent fort ceux qui pensent que l'affaire ne se faictpas bien, et n'y a point d'affection, s'il n'y a du bruit, de la tempeste , de l'esclat. Car au rebours cela empesche et trouble la bonne couduicte, comme a esté dict. O combien de gens se bazardent tous les jours aux guerres dont il ne leur chaut *^'', et se pressent aux dangers des batailles, desquelles la perte ne leur trouble aucunement le 4ormir , et c'est pour ne faillir
^ « C'est être son amî , que de l'être de tout le monde w. Senec. epîst. vi, in fine,
*7o Qui ne les intéressent pas, qui leur importent peu.
à, leur debvoîr! et en voylà un en sa maison qui n'oseroit avoir regardé le danger, qui se passionne de l'issue de cette guerre , et en a l'ame plus travaillée , que le soldat qui y employé sa vie , son sang.
Au reste il faut bien sçavoir distinguer et séparer nous-mesmes d'avec nos charges publiques ; un chascun de nous joue deux rooUes et deux personnages, Tun estranger et apparent, l'autre propre et essentiel. Il faut discerner la peau de la chemise : l'habile homme fera bien sa charge , et ne laissera pas de bien juger la sottise , le vice, la fourbe, qui y est. II l'exercera, car elle est en usage en son pays, elle est utile au public , et peust-estre à soy , le monde vit ainsi , il ne faut rien gaster. Il se faut servir et se prévaloir du monde tel qu'on le trouve; cependant le considérer comme chose estrangere de soy , sçavoir bien de soy jouir à part , et se communiquer à un sien bien confident, au pis aller à soy-mesme ^'.
7' Les idées et quelques parties des phrases de tout ce paragraphe, sont prises dans Montaigne, L. III , chap. X. On y lit, par exemple : « un honneste homme n'est pas comptable dn vice ou sottise de son mestîer, et ne doîbt pourtant en refuser rexcrcice ; c'est l'usage de son pays , et il y a du proufit ». etc.