LIVRE II, CHAPITRE III
mîne, de honte et crainte de dire le contraire) en font grand feste ; l'honorent et recommandent tousjours en premier lieu ; se disent estre ses serviteurs et affectionnés poursuyvans ; mais j'auray de la peine k monstrer et persuader quelle est la vraye et essentielle que nous requérons icy. Car celle , qui est en vogue et en crédit, dont tout le monde se contente, qui est la seule cognuë, recherchée, et possédée (j'en excepte tousjours quelque peu de sages) , est bastarde, artificielle, faulse et contrefaicte.
Premièrement nous sçavons que souvent nous sommes menés et poussés à la vertu et à bien faire par des ressorts meschans et reprouvés, par défaut et impuissance naturelle , par passion , et le vice mesme. La chasteté, sobriété, tempérance peuvent arriver en nous par défaillance corporelle ; lemespris de la mort, patience aux infortunes , et fermeté aux dangers , vient souvent de faute d'appréhension et de jugement; la vaillance, la libéralité, la justice mesme, de l'ambition; la discrétion, la prudence, de crainte, d'avarice. Et combien de belles actions a produit la présomption et témérité ! Ainsi les actions de vertu ne sont souvent que masques, elles en portent le visage, mais elles n'en ont pas l'essence ; elles peuvent bien estre dictes vertueuses pour la considération d'autruy, . et du visage qu'elles portent en public, mais en vérité et chez l'ouvrier, non ; car il se trouvera que le profit, la gloire, la coustume et autres (elles causes
eslrangeres nous ont induits à les faire. Quelques fols elles sont produictes par stupidité et bestise , dont il est diçt que la sagesse et la bestise se rencontrent en mesme poinct de goust, et resolution a la souffrance des accidens humains. Il est donc très dangereux de juger de la probité ou improbité d'un homme par les actions ; il faut sonder au dedans quels ressorts causent ce mouvement, et donnent le bransle : les meschans font souvent de bonnes et belles choses, les bons et les meschans se gardent pareillement de mal ïîxat^oderunt peccare boni et maU^. Parquoy pour descouvrir et sçavoir quelle est la vraye preud^hommie, il ne se faut arrester aux actions, ce n'est que le marc et le plus grossier, et souvent une happelourde *^ et un masque : il faut pénétrer au dedans , et sçavoir le motif qui fait jouer les cordes, qui est Famé et la vie , qui donne le mouvement à tout. C'est par là qu'il faut juger , c'est à quoy un chascun doibt pourvoir qu'il soit bon et entier, c'est ce que nous cherchons. La preud'hommie, communément estimée la vraye, tant preschée et recommandée du monde , de laquelle font profession expresse ceux qui ont le titre et la réputation publique d'estre gens de bien et les plus entiers, est scholastique et pedantesque, serve*/ des
^ (c Les bous et les méchants craignent de pêcher ». *^ Un trompe -lourdaut , une grossière attrape. *4 Esclave.