‹ De la sagesse: trois livres (volume 3)Chapitre 44 sur 245 · LIVRE II, CHAPITRE III. 8i · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE III. 8i

faillir ous^afTaiblîr et changer, et lors toute la preud^hommie appuyée sur icelle en fera de^mesme : s'il est preud'homrae pour l'honneur et la réputation , ou autre recompense, estant en la solitude , hors d'espérance qu'on le sache, il cessera de l'estre ou le sera froidement et laschement. Si pour la crainte des loix, magistrats, punitions, pouvant frauder les loix, circonvenir les juges, éviter ou elider les preuves, et se cacher à la science d'autruy, il ne le fera point : voylà une preud'hommie caduque, occasionnée, accidentale et certes bien chetive : c'est toutesfois celle qui est en vogue et en usage : on n'en cognoist point d'autre, personne n'est homme de bien, qu'induit et convié par cause ou occasion, nemo gratis bonus est ^, Or je veux en mon sage une preud'hommie essentielle et invincible, qui .tienne de soy-mesme, et par sa propre racine , et qui aussi peu s'en puisse arracher et séparer, que l'humanité de l'homme. Je veux que jamais il ne consente au mal , quand bien personne n'en sçauroit jamais rien , ne le sçait-il pas luy ? que faut-il plus? Tout le monde ensemble n'est pas tant*^; (juid tibi prodest non habere consciiun, hidfenti conscien-

* Sallust. io Fragment. Lib I , Hist. in orat. Philip, conlrà Lepidum, 7— Voici le passage tel qu'on le trouve dans cet historien : Haud facile quisquam groUâtà bonus est : « 11 est bien difficile qu'on soit bon sans aucun intérêt ».

*9 C'est-à-dire , « n'est pas autant ou aussi grand que lui »,

timn '**? Ny quand 11 en debvroît recevoir une trèsgrande récompense , car quelle peust-elle estre qui kiy louche tant que son estre propre ? Ce seroît comme vouloir avoir un meschant cheval, moyennant qu'il eust une belle selle. Je veux donc que ce soyent choses inséparables estre et consentir de vivre homme, estre et vouloir estre homme de bien. Ce premier est assez inculqué, venons au second.

Or le patron et la règle pour Festre, c'est cette nature mesme qui requiert si absolument que le soyons, c'est dis-je cette équité et raison universelle qui esclaire et luit en un chascun de nous "; qui agit selon elle , agit vrayement selon Dieu , car c'est Dieu, ou bien sa première , fondamentale et universelle loy qui l'a mis au monde , et qui la première est sortie de luy ; car Dieu et nature sont au monde, comme en un estât, le roy son autheur et fondateur, et la loy fondamentale qu'il a bastie pour la conservation et règle

'<> « Que t'importe que l'on ne connaisse point tes bonnes actions , si tu en as la conscience » ? Senec. Apud Lactant. divin, institut, L. VI. c. xxiv.

■■ Tertullien soutient qu'avant la loi de Moïse, écrite sur des tables de pierre 9 il 7 avait une loi non écrite que Ton pouvait counahre naturellement, et que les patriarches observaient. Denique ante legem Moysis scriptum in tabulis îctpideis, legem fuisse contendonon scriptam quœ naturaliter inteUigebcUurj et a pairibtis custodiebatur, Tertull. adi^ersùs Jiidœos^ cap. lî.

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dudit estât. C'est un esclat et rayon de la divinité , une defluxîon et dépendance de la loy étemelle qui est Dieu mesme, et sa volonté' : (juidnatura nisiDeus. et dhina ratio totimundo etpardbus ejusinserta ' * ? Il agist aussi selon soy, car il agist selon le timon et ressort animé qu'il a dedans soy , le mouvant et agitant. Ainsi est-il homme de bien essentiellement , et non par accident et occasion : car cette loy et lumière est essentielle et naturelle en nous, dont aussi est appellée nature et loy de nature. Il est aussi par conséquent homme de bien tousjours et perpétuellement , uniformément et également, en tous temps et tous lieux : car cette loy d'équité et raison naturelle est perpétuelle en nous , edidum perpetuum , inviolable qui ne peusl jamais estre esteinte ny effacée , guatn nec ipsa delet imçuiias: — vennis eorum non morietur '^, universelle et constante par-tout, et tousjours mesme, égale, uniforme , que les temps ny les lieux ne peuvent altérer hy desguiser ; ne reçoit point d'accès ny recès , de plus et de moins , substmtia non recipit magis nec

'* « Qu'est-ce que la nature sî ce ii'er>t Dieu, et cette raison divine répandue, non-seulement dans le monde entier; maïs dans chacune de ses parties» ? Senec. de Benefic, L. IV. c. VII, inido. — Si Charron prenait cette pensée dans le sens de Sénèque, il ferait le monde Dieu. N.

*^ « Que l'iniquité elle-même ne peut détruire : — Lever qui les ronge ne mourra point ». Ces derniers mots sont pris (îaus Tévang. de S. Marc, c. ix , v. 47-

minUs^^. Que vas-ta chercher ailleurs? loy ou règle au monde. Que te peust-on dire ou alléguer que n'ayes chez toy et au dedans , si tu te voulols taster et escouter? Il te faut dire, comme au payeur de mauvaise foy, qui demande de quoy , et veust que Ton luy monstre la cedule qu'il a chez soy , quod petis intùs habes^^, tu demandes ce que tu as dans ton sein. Signatwn est super nos lumen vuhûs tuL — Gentes naturaliier (juae legis suntfaciunt : ostendunt opus legis scnptwn in cordibus suis , — lex scripta in cordibus nostris ' ^. La loy deMoyse en son decalogue en est une copie externe et publique, la loy des douze tables, et le droit romain, les enselgnemens moraux des théologiens et philosophes, advls et conseils des jurisconsultes, les edlts et ordonnances des souverains ne sont que petites et particulières expressions d'icelle. Que s'il y a aucune loy qui s'escarte le moins du monde de cette première et originelle matrice , c'est un monstre, une fausseté, une erreur. Bref toutes les lolx du monde ne sont

'4 ttCe qui est substance ne peut recevoir ni perdre». — C'est uu axiome de l'école. Voyez les catégories d'Anstote , c. V.

■^ « Ce que tu demandes, tu l'as au-dedans de toi ».

*® « Elle a éclaté sur nous la lumière de voire visage. — Les Gentils font naturellement ce que la loi commande ^ ils prouvent ainsi qu'ils ont dans le cœur l'esprit de la loi ; — - oui , la loi est écrite dans nos cœurs ». Psaume iv, v. 7. — St. Paul aux Romains, c. 11 , v. i4- et if).

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