‹ De la sagesse: trois livres (volume 3)Chapitre 47 sur 245 · LIVRE II, CHAPITRE III. 8ij · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE III. 8ij

lions vulgaires , parlant comme un païsan , une femme , fournit des préceptes et règles de bien vivre , et des remèdes contre tous maux , tels , si forts et vigoureux , que tout l'art et science du inonde ne sçauroit inventer, ny y arriver.

Mais non-seulement nous ne la croyons , escoutons et suyvons comme porte le conseil des sages , mais encores (sans parler de ces monstres qui par la violence des vices , desbauches , volontés trop desreglées et perverses , Testouffent , esteigncnt tant qu'est en eux sa lumière , mortifient ses semences) nous esquivons tous à elle , nous la laissons dormir et chommer , aimans mieux mendier ailleurs nostre apprentissage , recourir à l'estude et à l'art , que de nous contenter de ce qui croist chez nous. Nous avons un esprit brouillon, qui s'ingère de maistriser et gouverner partout, et qui se meine à nostre poste **^, desguise , change et brouille tout, veust adjouster, inventer, changer, et ne se peut arrester à la simplicité et naifveté, ne trouve rien bon s'il n'y a de la finesse et de la subtilité , simplex illa et aperta virtus in obscuram et solertem scientiam versa est^^, £t puis nous avons ce vice que nous n'estimons point ce qui croist chez nous , nous n'estimons que ce qui s'achette , ce qui couste

**^ A notre gré.

^^ <c De cette vertu si simple, si franche, on a fait une science obscure et subtile ». Senec. episL xcv.

et s'apporte de. dehors : nous préférons Fart à la nature, nous fermons en plein midy les fenestres, et allumons les chandelles. Cette faute et folie vient d'une autre , qui est que nous n'estimons point les choses selon leur vraye et essentielle valeur , mais selon la monstre , la parade et le bruit. * Combien de gens y a-t-il plus scrupuleux et plus exacts , en ce qui est du droict positif et municipal que du naturel ? certes presque tous , voire encores de la cérémonie et loy de civilité que nous nous sommes forgés , au prix de la-^ quelle nous avons honte , et desdaignons la nature , nous faisons la petite bouche , tenons bonne mine , et gardons soigneusement la bienséance, et ne faisons difficulté d'aller directement contre nature^ le debvoir, la conscience. Ainsi l'ombre nous est plus que le corps y la racine ; la contenance plus que la substance , et la vérité solide : pour n'offenser la cérémonie, nous couvrons et cachons les choses naturelles ; nous n'osons nommer, et rougissons au son des choses que nous ne craignons aucunement de faire , et licites et illicites. Nous n'osons dire ce qui est permis de faire , nous n'osons appeler à droit '*'*^ nos propres membres,

'^ Variante. Mais encore nous la foulons aux pieds , la desdaîgnons , et en ayons honte , pour faire valoir la cérémonie , et la loy de civilité , que nous nous sommes forgés ; ainsi Fart emporte la nature ; Pombre nous est plus que le corps ; la mine , la contenance , plus que la substance des choses.

**7 D'un nom direct; de leur vrai nom..

Page 1