LIVRE II, CHAPITRE III
et nous ne craignons les employer à toutes sortes de desbauches : nous prononçons, disons et faisons sans, crainte et sans honte les meschantes choses contre nature et raisons , parjurer , trahir , affronter , tuer , tromper, et rougissons au dire, et au faire des bonnes , naturelles, nécessaires, justes et légitimes. Il n^y a mary qui n'eust plus de honte d'embrasser sa femme devant le monde , que de tuer , mentir , affronter , ny femme qui ne dise plustost toutes les meschancetés du monde, que de nommer ce en quoy elle prend plus de plaisir , et peust légitimement faire. Jusques aux traistres et assassins ils espousent les lois de la cérémonie , et attachent là leur debvoir : chose estrange , que l'injustice se plaigne de l'incivilité , et la malice de l'indiscrétion ; l'art de la cérémonie ne prevaut-elle pas contre la nature ? La cérémonie nous défend d'exprimer les choses naturelles et licites , et nous l'en croyons : la nature et la raison nous défend les illicites, et personne ne l'en croit; l'on envoyé sa conscience au bordel , et l'on tient sa contenance en règle ^^ : tout cela est monstrueux, et ne se trouve rien de semblable aux bestes. Je ne veux pas pour tout cecy dire (comme j'entens desja la malice gronder) que la cérémonie et bien-seance ne doibve estre soi-
'^ Non enim pudendo, sed non faciendo idquod non decety intpntdentiœ nomen effugere debemus , dit très-bien Cîcéron de oratore, L. I, N**. 120.
gneusement gardée , qui esl le sel et assaisonnement de nos actions et conversations. Amo verecundiam, — in eâ ornalus vitae et vis decori^^. Mais je leur dis ce que le Sauveur à gens de pareil esprit : 6 hypocritae excolantes culicem , et cainelwn deglutientes , qvi minima curatis, graviora spernitis : haec oportet primUm facere , tum illanon omittere^^.
De cette générale et universelle altération et corruption , il est advenu qu'il ne se cognoist plus rien de nature en nous : s'il faut dire quelles sont ses loix, et combien il y en a , nous voylà bien empeschés l'enseigne et la marque d'une loy naturelle est l'université d'approbation ; car ce que nature nous auroit véritablement ordonné , nous l'ensuyvrons sans doute d'un commun consentement, et non-seulement toute nation , mais tout homme particulier.
Or n'y a-t-il aucune chose au monde , qui ne soit contredite et desadvouée , non par une nation , mais
^9 « J^aime la pudeur ; —elle ajoute à la grâce ; elle est l'ornement de la vie ». Les premiers mots sont dans une lettre de Cîcéron à Pœtus : L. IX, epist. ad farniliares ^ xxii. Je ne sais d'où le reste est tiré.
^® « O hypocrites, qui avez grand soin de passer ce que vous buvez de peur d'avaler un moucheron , et qui avalez un chameau ; qui vous occupez des petites choses , et abandonnez les choses plus importantes , c'étaient celles-ci qu'il fallait d'abord pratiquer sans omettre ensuite les autres ». Math, évang, c. xxiil, v. 23 et 24*