LIVRE II/CHAPITRE III. g
par plusieurs : et n'y a-t-il chose si estrange et si desnaturëe à l'opinion de plusieurs, qui ne soit approuvée et authorisée en plusieurs lieuK par usage commun^'; le non chaloir d'avoir des enfans, le meurtre des parens, des enfans, de soy-mesme, mariage avec ses plus proches , larcin , trafïic de voleries , marchandise publique de sa liberté et de son corps , tant des masies que des femelles , sont reçeues par usage public en des nations.
Certes il ne reste plus aucune image ny trace de nature en nous , il la faut aller chercher aux bestes , où cet esprit brouillon et inquiète, ce vif argent, ny l'art, ny la belle cérémonie, ne l'ont peu altérer; elles l'ont pure et entière , sinon qu'elle soit corrompue par nostre hantise et contagion , comme elle est aucunement*^*. Tout le monde suit nature, la règle pre-
^' Rapportons ici un passage de Bodîn , qui revient au sujet que Charron traite : « Il n'y a, dît-il , si grande impiété , ni méclianceté qui ne soit estimée et jugée vertu et piété. On sait qu'il n'y a chose plus cruelle et plus détestable que de sacrifier des hommes; et toutefois , il n'y a quasi peuple qui n'en aye ainsi usé , et tous ont couvert cela du voile de piété par plusieurs siècles; voire jusqu'à notre âge; toutes les tles occidentales Tont ainsi pratiqué : et quelques peuples sur la rivière de Plate ^ en usent encore. . . , ce qui nous montre bien qu'il ne &ut pas mesurer la loi de nature aux actions de$ bommes ». de la Rép. L. I. — N.
*^" En quelque façon.
mlere et universelle , que son autheur y a mis et establi , sinon l'homme seul qui trouble la police et l'es tat du monde ; avec son gentil esprit et son libéral arbitre , c'est le seul déréglé et ennemy de nature.
Voyci donc la vraye preud'hommie (fondement et pivot de sagesse) suivre nature, c'est-à-dire la raison. Le bien , le but et la fin de l'homme auquel gist son repos, sa liberté, son contentement, et en un mot sa perfection en ce monde , est vivre et agir selon nature ; quand ce qui est en luy le plus excellent commande, c'est-à-dire la raison, la vraye preud'hommie est une droite et ferme disposition de la volonté , à suivre le conseil de la raison*. Et comme l'aiguille frottée à l'aimant ne s'arreste jaiùais qu'elle ne voye son nort, et par là se dresse et conduit la navigation, ainsi l'homme n'est jamais bien , voire il est comme desnoué et disloqué s'il ne vise droit, et ne conduit le cours de sa vie , ses mœurs , ses jugemens et volontés selon cette loy première, divine, naturelle, qui est un (lambeau interne et domestique , toutes les autres ne sont que ses rayons.
Mais pour l'effectuer et venir à la pratique, il est bien plus aysé aux uns qu'aux autres. Il y en a qui ont
* f^ariante. Or cecy est en la puissance de l^homme , qui est maîstre de sa volonté ; il la peust disposer et contourner à son plaisir ; et en cela est le propre de rhomme ^ ainsi la peust- il aiïermîr à suyvre toujours la raison.