LIVRE II, CHAPITRE lU. io
iinniens^\ maïs celle-cy requiert celle-là : en quoy je voy plusieurs se mesconter bien lourdement , qui n^eurent jamais aucun goust, ny ne conceurent onq Fimage de la vraye preud^hommie, et demeurent enfles de la persuasion de grâce , laquelle ils pensent bien practiquer , attirer et gaigner par certains moyens bien aysés et oysifs à la pharisienne, sur quoy ils se reposent bien contens sans travailler à la vraye i^vohiié j promoti per saltum , maistres sans estre apprentifs j docteurs et nobles en parchemin. Or je voy tant et tant de ces gens-là parmy le monde , mais je ne voy gueres d'Arîstides , Phocions , Gâtons , Régules j Socrates, Scipions, £paminondas,c^ est-à-dire, professeurs d^une exacte , vraye et solide vertu morale et probité philosophique : la plainte et le reproche si firequent du souverain docteur de vérité aux hypocrites Pharisiens aura tousjours lieu, car telles gens ne faudront jamais , voire pour estre les censeurs du monde. Or bien après avoir longuement parlé de la preud'hommie , il faut dire et toucher îcy un mot de sa contraire.
La meschanceté est contre nature , est layde , difforme et incommode, offense tout bon jugement, se fait hayr estant bien cognuë, dont aucuns ont dit qu'elle estoit produite de bestise et d'ignorance. Plus,
^* <( Comme un airain sonnant et une cymbale retentissante ». Ad Corinth. Epist. I, cap. xiii, v. i.
io4 I>£ LA SAGESSE,
la meschanceté engendre du desplaisir, et du repentir en Tame, qui, comme une ulcère en la chair, luy démange, Tesgratigne, et le fasche, la malice fabrique des tourmens contre soy : maUiia ipsa maximam partem veneni sui bibit ^^: — mùkun consiUum consuUori pessimurn^^. Gomme la mousche guespe qui offense autruy, mais bien plus soy-mesme ; car elle y perd son eguillon et sa force pour jamais : le vice a du plaisir, autrement il ne seroit pas reçeu , et ne trouveroit place au monde, nemo enim animi causa malus est^^, mais il engendre aussi du desplaisir contraire, la peine suit le péché, dit Platon ^*, voire elle naist avec luy, dit Hésiode , qui est tout le contraire de la volonté et vertu, qui resjouyt et plaist : il y a de la congratulation, de la complaisance, et satisfaction à bien faire ^^; c^est la vraye et essentielle recompense de la bonne
^' « La méchanceté s'abreuve de ses propres poisons ». — Senèque, épitre LXXXI. Il attribue ce mot à Attalus.
43 ce Un mauvais conseil est souvent nuisible à celui qui l'a donné ». Aulu-Gelle , L. IV, c. v.
44 <c Personne n'est méchant pour le plaisir de Tétre ». Sen. de benefic.j L. IV, c. xvii.
4^ Dans Plutarque , Pourquoi la justice divine diffère (fuel" quefois la punition des maléfices. Plutarque, au restç, combat le dire de Platon et approuve, avec raison, celui d'Hésiode, que Charron cite en même tems.
4^ Vqy. dans Montaigne, L. III , c. ii , cette pensée dans toute sa force. Charron TafiEsiiblit en voulant l'abréger.