LIVRE II, CHAPITRE I. cj
maîne condition, car le premier en toutes choses est de bien cognoistre le subject avec lequel on a affaire, que l'on traicte et manie pour le mener à perfection : mais nous tenons cela desja pourfaict; c'est le subject de tout nostre premier livre : seulement pouvons-nous dire icy pour une répétition sommaire de tout le précèdent , que Thomme aspirant à la sagesse doibt îiur toutes choses et avant tout œuvre , bien se cognoistre et tout homme : c'est la vraje science de l'homme : très utile, de très grand estude, fruict et efficace, car l'homme c'est tout; propre au sage, le seul sage se cognoist, et qui bien se cognoist, sage est; très difficile, car l'homme est extrêmement fardé et des-
qu'il se délibère et résolve de se délivrer, préserver et garantir de deux maux , qui sont du tout contraires et formels empeschemens de sagesse. L'un est externe , ce sont les opinions et vices populaires , la contagion du monde ; Tautre interne , ce sont les passions : et ainsi se faut-il garder du monde et de soy-mesme. Desja se voit combien cecy est difficile , et comment se pourra-t-on desfaire de ces deux. La sagesse est difficile et rare , c'est icy la plus grande peine et presque le seul eflbrt qu'il y a pour parvenir à la sagesse. Cecy gagné , lé reste sera aisé : c'est la première disposition à la sagesse , qui est à se garder et préserver du mal contraire à son dessein. Et cecy est le fruict de tout le premier livre, auquel l'on a pu apprendre à cognoistre le monde et soy-mesme , et pair cette cognoissance estre adverty et induict à s'en bien garder. Et ainsi le commencement de ce livre sera la fin et le fruict du précèdent.
lo DE LA SAGESSE,
guise, non-seulement Phomme à Thomme, maïs chascun à soj-mesme : chascun prend plaisir à se tromper, se cacher, se desrober et trahir : ipsi ncbis fuiio subduchnur^; se flattant et se chatouillant pour se faire rire , atténuant ses défauts , enchérissant ce qu^il a de bon, connivant et fermant les yeux pour ne se voir bien clair ; très rare et soucié ** de bien peu , dont n'est merveilles si la sagesse est si rare. Car tant peu y a qui en sachent bien la première leçon, ny qui Festudient, personne n'est maistre à soy-mesme, ny guère à autruy. Aux choses non nécessaires et cstrangeres tant y a de maistres et de disciples, en cette-cy point , nous ne sommes jamais chez nous, ny au dedans, nous musons tousjours au dehors, Thomme cognoit mieux toutes autres choses que soy ^. O misère ! O insipience ! Pour estre savant en cette part, faut cognoistre toutes sortes d'hommes , de tous airs, climats, naturels, aages, estats, professions (à cecy sert le voyager et l'histoire), leurs mouvemens, inclinations,
* M Noos nous dérobons furtivement à nous-mêmes >». Seneq. épit. civ.
"^^ Il faut sous-entendre , au commencement de ce membre de phrase le mot étude , et lire en conséquence : étude trèsrare , et dont peu de personnes se soucient.
^ « Tous les hommes , dît Socrates , recherchent assez curieusement les affiàires d'autrui ; mais ils ne descendent jamais en eux-mêmes pour s'examiner comme il faut ». Apud Aenophontem, Rer. mirabil, L. III.