‹ De la sagesse: trois livres (volume 3)Chapitre 8 sur 245 · LIVRE II, CHAPITRE I. ii · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE I. ii

actions, non-seulement publiques, cVst le moins, elles sont toutes feinctes et artificielles, mais privées, et spécialement les plus simples et naïves, produites de leur propre et naturel ressort ; et aussi toutes celles qui le touchent et intéressent particulièrement; car en ces deux se descouvre le naturel : puis qu'il les rapporte toutes ensemble , pour en faire un corps entier et jugement universel; mais spécialement qu'il entre en soy-mesme , se taste , se sonde bien attentivement, qu'il examine chasque pensée, parole, action. Certes enfin il apprendra que l'homme est en vérité d'une part une fort chetive, foible, piteuse et misérable chose, et en aura compassion, et d'autre part le trouvera tout enflé et bouffi de vent, d'orgueil , présomption , désirs , dont il en aura dcspit , desdain et horreur. Or il a esté suffisamment jusques au vif despeint et représenté au précèdent livre par divers moyens, en tous sens et à tous visages, c'est pourquoy nous ne parlerons davantage icy de cette cognoissance de l'homme et de soy. Mais bien mettrons-nous icy pour première règle de sagesse, le firuict de cette cognoissance, affin que la fin et le fruict du premier livre soit le commencement et l'entrée de ce second. Ce fruict est de se garder et préserver de la contagion du monde et de soy-mesme : ce sont deux maux et deux empeschemens formels de sagesse ; l'un externe , ce sont les opinions et les vices populaires , la corruption générale du monde ; l'autre

interne, ce sont les passions nostres : dcsja se voit combien cecy est difficile , et comment se pourra-t-on défendre et garder de ces deux. La sagesse est difficile et rare , c'est icy le plus grand et presque le seul effort quUl y a pour parvenir à la sagesse , il se faut émanciper et arracher de cette misérable captivité double, publique et domestique, d'autruy et de nousmesmes , si nous voulons avoir accès à la sagesse : tecy gaigné, le reste sera aysé. Parlons de ces deux maux distinctement.

Quant à l'externe , nous avons ci-devant assez amplement depeinct le naturel populaire, les humeurs estranges du monde et du vulgaire ; par où il est aysé de sçavoir ce qui peust sortir de luy. Car puis qu'il est idolastre de vanité, envieux, malicieux, injuste, sans jugement, discrétion, médiocrité, que peust-il délibérer, opiner, juger, résoudre, dire ny faire bien et à droict ? Nous avons aussi, comme par exemple, rapporté et colté (en représentant la misère humaine) plusieurs grandes fautes que commet généralement le monde en jugement et volonté ; par où il est aysé de cognoistre qu'il est tout confit en erreur et en vice. A quoy s'accordent les dires de tous les sages, que la pire part est la plus grande ^ ; de mille n'en est pas un bon ; le nombre des fols est infiny ; la contagion est très dangereuse en la presse.

* Hœc pars major esse videtur, ideo enim pejor est, Sene^. de Vita Beata , c. 2.

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