LIVRE II, CHAPITRE I. i
Parquoy ils conseillent non-seulement de ne tremper point, et se préserver net des opinions, desseins et affections populaires, comme toutes basses, foiblés, indigestes, impertinentes et fort souvent fausses, au moins imparfaictes ^; mais encores de fuyr sur-tout la tourbe , la compagnie et conversation du vulgaii*e^ d* autant que Ton n^en approche jamais sans son dommage jet erapirement. La fréquentation du peuple est contagieuse et très dangereuse aux plus sages et fermes . qui puissent estre ; car qui pourroit soustenir l'effort et la charge des vices venant avec si grande trouppe ? Un seul exemple d^ avarice ou de luxe faict beaucoup de mal. La compagnie d'un homme délicat amollit peu à peu ceux qui vivent avec luy. Un riche voisin allume nostre convoitise ; un homme desbauché et corrompu frappe par manière de dire et applique son vice, .ainsi qu'une rouille , au plus entier et plus net. Qu'adviendra-t-il donc de ces mœurs ausquelies tout le monde court à bride abattue ?
- Mais quoy ! il est très rare et difficile de ce faire ; c'est chose plausible et qui a grande apparence de bonté et justice, que suyvre la trace approuvée de tous ; le grand chemin battu trompe facilement , lata est via ad moriem, et muhiper eam.--Munius in maligno
5 Ici , et jusqu'à la fin de l'alinéa , Charron copie un long et beau passage de Sénèque , sans le citer. Fojrez Sénèquc , épUre vu.
i4 DE LA SAGESSE,
positus ^; nous allons les uns après les autres comme les bestes de compagnie ; ne sondons jamais la raison , le mérite , la justice ; nous sujvons Texemple, la coustume, et comme à Fenvi nous tresbuchons et tombons les uns sur les autres; nous nous pressons et attirons tous au précipice ; nous f^illons et périssons à crédit : aUenis peiimus exempUs''. Or celuy qui veust estre sage, doibt tenir pour suspect tout ce qui plaist et est approuvé du peuple , du plus grand nombre ; et doibt regarder à ce qui est bon et vray en soy , et non à ce qui le semble et qui est le plus usité et fréquenté, et ne se laisser coiffer et emporter à la multitude , qui ne doibt estre comptée que pour un : unus mihi pro populo, etpopubispro uno^. Et quand pour le battre et arrester court, Ton dira, tout le monde dict, croit , faict ainsi , il doibt dire en son cueur , tant pis ; voicy une meschante caution ; je Pen estime moins , puis que tout le monde Tapprouve : comme le sage
^ « Comine elle est large la voie qui conduit à la mort (la perdition) ; et le grand nombre s'y engage. — Le monde est sous Tempire de Tesprit malin ». Matth. évang. chap. Tii , V. i3. — Saint Jean , épit. I , chap. v , v. ig.
7 (c Ce sont les exemples que nous donnent les autres , qui nous mènent k noire perte ». Sen. de Vitd Beatâ, chap. i ; mais Sénèque peint admirablement dans tout ce chapitre , et le suivant , ce que Charron ne îûi qu^esquisser ici.
^ a Un seul est pour moi comme tout le peuple , et tout Ir peuple comme un seul ». Sen. epist. vu.