LIVRE II, CHAPITRE V. i^g
rer se contentant de Tune, les confondre et mesler, tellement que l'une soît le ressort de l'autre.
Les premiers qui les séparent, et n'en ont qu'une , sont de deux sortes , car les un^ s'adonnent totalement au culte et service de Dieu , ne se souciant gueres de la vraye vertu et preud'hommie , de laquelle ils n'ont aucun goust , vice remarqué comme naturel aux Juifs spécialement ( race superstitieuse sur toutes , et à cause de ce odieuse à toutes ) , fort descrié par leurs prophètes , ^t puis par le Messie ^® , qui leur reprochent , que de leur temple'et cérémonies ils en faisoyent une caverne de larrons, couverture et excuse de plusieurs meschancetés , lesquelles ils ne sentoient, tant ils estoient affublés et coiffés de cette devotion externe, en laquelle mettans toute leur confiance , pensoyent estre quittes de tout debvoir, voire s'en rendoyent plus hardis à mal faire. Plusieurs sont touchés de cet esprit féminin et populaire, attentifs du tout a ces petits exercices d'externe dévotion, qui pour cela n'en valent pas mieux , dont est venu le proverbe ange en V église , diable en la maison. Ils prestent la mine et le dehors à Dieu, à la pharisaïque , sepulchres et murailles blanchies , populus hic labiis me honorât, cor eorwn longe àme^^, voire ils font pieté couverture d'impiété.
^ Voy. Évang. de St. Mathieu , cbap. XV et xxn. *' « Ce peuple m'honore des lèvres ; mais son cœur esl loin de moi ». St. Mathieu, Évang. chap. xv, v. 8.
i5o DE LA SAGESSE,
ils en font comme Ton dit, mestier et marchandise , et allèguent leurs offices de dévotion , en atténuation ou compensation de leurs vices et dissolutions : les autres au rebours ne font estât que de la vertu et preud'hommie , se soucient peu de ce qui est de la religion , faute d^aucuns philosophes , et qui se peust trouver en des atheistes.
Ce sont deux extrémités vicieuses ; qui Test plus ou moins, et sçavoir qui vaut mieux, religion ou preud'hommie , je ne veux traiter cette question : seulement je diray , pour les comparer hors de là en trois points , que la première est bien plus facile et aysée > de plus grande montre et parade , des esprits simples et populaires : la seconde est d^ exploit beaucoup plus difficile et laborieux , qui a moins de montre , et est des esprits forts et généreux ^*.
* Je viens aux autres qui ne différent gueres de ces
®* Tout ce paragraphe et même le suivant durent singulièrement scandaliser ceux qui prétendaient que , sans religion , il n'y a point de vertu ( de prudhommie ).
* F^ariante, Je viens aux autres qui confondent ei gastent tout : et ainsi n'ont ny vraye religion , ny vrayepreud'hommie ; et de faict ne didferent gueres des premiers , qui ne se soucient que de religion : ce sont ceux qui veulent que la probité suyve et serve à la religion : et ne recognoissent autre preud'hommie que celle qui se remue par le ressort de la religion. Or outre que telle preud^hommie n'est vraye , n'agissant par le bon ressort de nature , mais accidentale et inégale , selon qu'a esté dict au long cy-dessus ^ encores est-elle bien dan-