‹ De la sagesse: trois livres (volume 3)Chapitre 92 sur 245 · LIVRE II, CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE VI

indigent , car par-tout il se trouve de quoy les contenter. Nature se contente de peu, et a tellement pourveu , que par-tout , ce qui suffit , nous est en main , parabile est quod naiura desiderat et expositum : ad manwn est quod soi est ^*. C'est ce que nature demande pour la conservation de son estre , c'est une faveur , dont nous devons remercier la nature , qu'elle a ren-' du les choses nécessaires pour nostre vie, faciles à trouver , et fait que celles qui sont difficiles à obtenir , ne nous sont point nécessaires : et cherchant sans passion ce que nature désire , la fortune ne nous en peust priver ^^. A ce genre de désir on pourra adjouster et rapporter ( combien qu'ils ne soient vrayement et à la rigueur naturels , mais ils viennent incontinent après ) ceux qui regardent l'usage , et la condition d'un chascun de nous , qui sont un peu au delà , et plus au large que les exactement naturels ; et après eux sont justes et aussi légitimes. Les autres sont outre nature , procedans de nostre opinion et fantasie , artificiels , superflus et vrayement passions , que nous pouvons , pour les distinguer par nom des autres, appeller cupidités, desquelles a este cy-dessus amplement parlé aux

'^ « Ce que demande la nature , est toujours prêt , et facile à obtenir; ce qui suffit est sous la main »• Sénèque, i^p. iv, à la fin.

*^ Cette phrase est prise de Du Vaîr : Philosophie morale des Stdiques , pag, 874..

lyo DE LA SAGESSE,

passions : et faut que le sage s'en garde entièrement et absolument.

Le troîsiesme qui est modérément , et sans excès, a grande estenduë et diverses pièces , mais qui reviennent à deux chefs; sçavoir, sans dommage d^autruy et le sien : d^autruy , son scandale , son offense , sa perte et préjudice : le sien , de sa santé , son lois'u: , ses fonctions et affaires , son honneur , son debvoir.

Le quatriesme est un court et essentiel rapporta soy, outre que la carrière de nos désirs et plaisirs doitestre circonscrite, bornée et courte ^^, encores leur course se doit manier , non en ligne droite , qui face bout ailleurs et hors de soy : mais en rond, duquel les deux pointes se tiennent et terminent en nous. Les actions qui se conduisent sans cette réflexion, et ce contour court et essentiel , comme des avaricieux , ambitieux, et tant d'autres, qui courent de pointe, et sont tousjours hors eux, sont actions vaines et maladifves.

^^ Paroles de Montaigne ; L. III , ch. X.

Page 1