LIVRE I, CHAP. XXXIX
et essentiellement bonne , et eiist pieu à Dieu son père : car au rebours. Pater non taies quœrit , sed talcs qui adorent in spiritu et veritate \ Et certes c'est un des plus beaux efTects et fruicts de la chrestienté après rabolition des idoles. Dont Julien l'empereur son ennemi capital , comme en despit d'elle en faisoit plus que jamais autre n'en fist au monde , tascliant de les remettre sus avec l'idolâtrie. Parquoy laissons les là , voyons les autres pièces principales de la religion. Les sacremens en matière vile et commune de pain , vin , huile , eau, et en action externe de mesmes , ne sont-ce pas tesmoignages de nostre pouvreté et bassesse? La pénitence, remède universel à nos maladies , est chose de soy toute honteuse , foible , voire mauvaise; car le repentir, la tristesse et affliction d'esprit est mal. Le jurement qu'est-ce qu'un symptôme et marque honteuse de la méfiance, infidélité, ignorance, impuissance humaine , et en celuy qui l'exige , et en celuy qui le rend , et en celuy qui l'ordonne , quod amplius est, à malo est '. Voilà comment la religion guarit et remédie à nos maux par moyens non seulement petits et foibles , ainsi le requérant nostre foiblesse, stulta et infirma mitndi elegit Deus ^ : mais qui ne sont aucunement de valeur , ny sont bons en soy, mais bons en ce qu'ils servent et sont employés contre le mal , comme les médecins : ils destruisent leur autheur , sont causés par le mal , et chassent le mal : ce sont biens comme les gibbets et les roues en une republique -, comme l'esternuement et autres deseharges venans de mauvaises causes et remèdes à icelles. Bref, ce sont biens tels qu'il seroit beaucoup meilleur qu'il
' Le père ne cherche pas de tels serviteurs, mais des servilcurs qui l'adorcnl en esprit et en vérité. (Jean, iv, 23.)
' On lit dans S. Mathieu, v, 37 : Contentez-vous de dire cela est, ou cela n'est pas; car ce qui est de plus vient du mol. — C'est à ce dernier passage que Charron fait allusion.
' Dieu a choisi ce qu'il y a d'insensé et de foible selon le monde, ^Paul, i" l'-p. aux Corinlh.. i, 27.j
n'y en eust jamais eu , comme aussi n'y en eust-il jamais eu si l'homme eust esté sage , et se fust préservé en Testât auquel Dieu l'avoit mis , et n'y en aura plus sitost qu'il sera délivré de ceste captivité pour arriver à sa perfection.
Tout ce ' dessus monstre combien est grande la foiblesse humaine au bien, en police , justice , vérité , religion envers Dieu , mais qui est plus estrange , elle est aussi très grande au mal : car l'homme voulant estre meschant , encores ne le peust-il estre du tout et n'y laisser rien à faire : il y a tousjours quelque remors et craintive considération qui ramolit et relasche la volonté , et reserve encores quelque chose à faire : ce qui a causé à plusieurs leur ruine , bien qu'ils eussent là dessus projette leur salut. C'est foiblesse et sottise , dont est venu le proverbe à leurs despens, qu'il ne faut jamais folier ' à demy. Mot dit par jugement, mais qui peust avoir et bon et mauvais sens. De dire qu'il faille faire tousjours au pis sans aucune reserve ny respect , c'est une très pernicieuse doctrine : et très bien dict le proverbe contraire , les plus courtes folies sont les meilleures. Mais aussi en certains cas , la voye médiocre est très dangereuse , comme à l'endroict d'un ennemi redoutable que l'on tient à la gorge , comme l'on tient le loup par les oreilles : il le faut ou gagner du tout par courtoisie , ou du tout l'estaindre ^ et s'en deffaire , comme ont tousjours pratiqué les Romains , et très prudemment, entre autres à l'endroict des Latins ou Italiens, à laremonstrance de Camillus, pacem inperpetuumparare vel serviendo vel ignoscendo'^ , car en tel cas faire à demy, c'est tout perdre , comme firent les Samnites , qui à faute de pratiquer ce conseil qui leur fut donné par un bon vieillard «xperimenté, à l'endroict des Romains, qu'ils tenoyent en-
' Tout ce qui est dit ci-dessus.
" Faire le fou.
' L'exterminer.
* S'assurer une paix à perpétuité en se soumettant ou en pardonnant.
(TiTE-LiVE, VIU, 13.)