‹ De la sagesse; trois livresChapitre 121 sur 456 · LIVRE I, CHAP. XLI · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. XLI

monde, (.'/est le propre de l'homme d'eslre misérable ^ le seul homme, et tout homme est tousjours misérable, comme se verra : homo natus de mulierc , brevi vivens ttmpore , repletus miiUis miseriis \ Qui voudroit représenter toutes les parties de la misère humaine, faudroit discourir toute sa vie , son estre , son entrée , sa durée , sa fin. Je n'entreprens donc pas cette besongne, ce seroit œuvre sans tin; et puis c'est un subject commun traitté par tous : mais je veux icy cotter certains poincts qui ne sont pas communs, ne sont pas prins ^ pour misères, ou bien que l'on ne sent et l'on ne considère pas assez , combien qu'ils soyent les plus pressans , si l'on sçavoit bien juger.

Le premier chef et preuve de la misère humaine est que sa production , son entrée est honteuse , vile , vilaine, mesprisée ; sa sortie , sa mort et ruyne , glorieuse et honorable. Dont il semble estre un monstre et contre nature, puis qu'il y a honte à le faire , honneur à le desfaire : nostri nosmel pœnitet et pudct \ Sur cecy voicy cinq ou six petits mots. L'action de planter et faire l'homme est honteuse , et toutes ses parties, les approches, les apprests, les outils, et tout ce qui y sert , est tenu et appelle honteux , et n'y a rien de si honteux en la nature humaine : l'action de le perdre et tuer, honorable , et ce qui y sert est glorieux-, l'on le dore et enrichist, l'on s'en pare, l'on le porte au costé, en la main , sur les espaules. L'on se desdaigne d'aller voir naistre un homme : chascun court et s'assemble pour le voir mourir, soit au lict, soit en la place publique , soit en la campagne raze. On se cache , on tue la chandelle pour le faire -, l'on le faict à la desrobée : c'est gloire et pompe de le desfaire ; l'on allume les chandelles pour le voir mourir, l'on l'exe-

' L'homme , né de la femme , n'a que peu de temps à vivre ; il est rempli de misères. (Job, c. xiv, v. 1.) ' Pris.

' -Nous avons regret et honte de nous-mêmes. (Tére>ce, Phorm., acte i ,

cute en plein jour , l'on sonne la trompette , l'on le combat, et en faict-on carnage en plein midy. II n'y a qu'une manière de faire les hommes ; pour les desfaire et ruyner , mille et mille moyens, inventions , artifices. Il n'y a aucun loyer, honneur ou recompense assignée pour ceux qui sçavent faire , multiplier , conserver l'humaine nature 5 tous honneurs , grandeurs , richesses , dignités , empires , triomphes, trophées sont décernés à ceux qui la sçavent affliger , troubler , destruire. Les deux premiers hommes du monde , Alexandre et César, ont desfaict chacun d'eux (comme dict Pline) plus d'un million d'hommes , et n'en ont faict ny laissé après eux. Et anciennement, pour le seul plaisir et passe-temps aux yeux du peuple , se faisoient des carnages publics d'hommes : homo sacra res perjocum et lusum occiditur : — satis spectaculi in homine mors est : innocentes in ludum veniunt ut publicœ voluptatis hostiœ fiant \ Il y a des nations qui maudissent leur naissance, bénissent leur mort. Quel monstrueux animal qui se faict horreur à soy-mesme ! Or rien de tout cecy ne se trouve aux bestes ny au monde.

Le second chef et tesmoignage de sa misère est au retrancher des plaisirs si petits et chetifs qui lui appartiennent (car des purs , grands et entiers, il n'en est capable, comme a esté dict en sa foiblesse) , et au rabattre du nombre et de la douceur d'iceux : si ce n'est qu'il se face pour Dieu , quel monstre qui est ennemy de soy-mesme , se desrobe et se trahist soy-mesme , à qui ses plaisirs pèsent , qui se tient au malheur ! 11 y en a qui évitent la santé , l'allégresse , la joye, comme chose mauvaise.

G miseri quorum gaudia crimen babent ' !

' L'homme, cet objet sacré, on le tue par jeu, par divertissement: — la mort d'un homme est un spectacle. Des innocents viennent dans les jeux de l'amphithéâtre , pour servir de victimes aux plaisirs publics. (SÉ- NÈQUE, Epist. xcv; Tertul., de Speclac.)

'' O malheureux dont les plaisirs sont des crimes! (Cornel. Gallus,

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