LIVRE 1, CHAP. XLI
« i>ous ne sommes ingénieux qu'à nous mal mener, c'est le vray gibbier de la force de nostre esprit. »
Il y a encore pis : l'esprit humain n'est pas seulement rabbat-joye , trouble-feste , ennemy de ses appétits , naturels et justes plaisirs , comme je viens de dire ; mais encores il est forgeur de maux. Il se peinct et figure , craint, fuit , abhorre , comme bien grands maux , des choses qui ne sont aucunement maux en soy et en vérité , et que les bestes ne craignent point , mais qu'il s'est feinct par son propre discours et imagination estre tels , comme sont n'estre advancé en honneur , grandeur , biens , item cocuage , stérilité d'enfans , la mort. Car à vray dire il n'y a que la douleur qui soit mal , et qui se sente. Et ce qu'aucuns sages semblent craindre ces choses , ce n'est pas à cause d'elles , mais à cause de la douleur qui quelques fois les accompagne de près : car souvent elle devance et est avant-coureuse de la mort , et quelques fois suit la disette des biens , de crédit et honneur. Mais ostez de ces choses la douleur, le reste n'est que fantasie , qui ne loge qu'en la teste de l'homme qui se taille de la besongne pour estre misérable ; et imagine à ces fins de faux maux outre les vrays , employant et estendant sa misère ; au lieu de la chastrer et raccourcir. Les bestes ne sentent et sont exemptes de ces maux , et par ainsi nature ne les juge pas tels.
Quant à la douleur, qui est le seul vray mal, l'homme y est du tout né , et tout propre : les Mexicaines saluent les enfans sortans du ventre de leur mère en ces mots : Enfant, tu es venu au monde pour endurer : endure; souffre et tais-toy. Que la douleur soit comme naturelle à l'homme, et au contraire l'indolence et le plaisir chose estrangere, il appert par ces trois mots. Toutes les parties de l'homme sont capables de douleur , fort peu capables de plaisir. Les^ parties capables de plaisir n'en peuvent recevoir que d'une
l'ilég. I, V. 180.) — L'explication cl I.» K^flcxion qui vient après sont tirées do Monlaigno, I. m, c. 5.
sorte ou de deux-, mais toutes peuvent recevoir un très grand nombre de douleurs toutes différentes , chaud, froid, piqueure , froisseure , foulure , esgratigneure , escorcheure , meurtrissure , cuysson , langueur , extension , oppression , relaxation , et infinis autres qui n'ont point de nom propre, sans compter ceux de l'ame ^ tellement que l'homme est plus puissant à souffrir qu'à exprimer. L'homme ne peust gueres durer au plaisir : le plaisir du corps est feu de paille : s'il duroit , il apporteroit de l'ennuy et desplaisir -, mais les douleurs durent fort long-temps, n'ont point leurs certaines saisons comme les plaisirs. Aussi l'empire et commandement de la douleur est bien plus grand, plus universel , plus puissant , plus durable , et en un mot, plus naturel que du plaisir.
A ces trois l'on peust adjouster autres trois • . La douleur et desplaisir est bien plus fréquent , et vient bien souvent ; le plaisir est rare : le mal vient facilement de soy-mesme sans estre recherché^ le plaisir ne vient point volontiers , il se faict rechercher , et souvent acheter plus cher qu'il ne vaut : le plaisir n'est jamais pur , ains tousjours destrempé et meslé avec quelque aigreur , et y a tousjours quelque chose à redire -, mais la douleur et le desplaisir souvent tout entier et tout pur. Après tout cela , le pire de nostre marché , et qui monstre évidemment la misère de nostre condition , est que l'extresme volupté et plaisir ne nous touche point tant qu'une légère douleur : segnius homines bona quàm mala scntiunt \ Nous ne sentons point l'entière santé , comme la moindre des maladies :
Pungit
In cule vis summa violalum plagula corpus, Quando valere nihil qucmquam movet '
" Sous-entendu maux.
" Les hommes sentent plus foiblement les biens que les maux. (Tite-
LlVE, 1. XXX, c. 21.)
3 Une pclilc plaie qui effleure à peine la peau nous avertit de sa pré-
LINRE 1, CHAP. XLI. 171
Ce n'est pas assez que l'homme soit de laict et par nature misérable , et qu'outre les vrays et substantiels maux , il s'en feigne et s'en forge de faux et fantastiques , comme dict est -, il faut encores qu'il les estende , allonge et fasse durer et vivre , tant les vrays que les faux , plus qu'ils ne peuvent , tant il est amoureux de misère : ce qu'il faict en diverses façons. Premièrement , par mémoire du passé et anticipation de l'advenir, nous ne pouvons faillir d'estre misérables, puisque nos principaux biens , dont nous nous glorifions, sont instrumens de misères, mémoire et providence : futuro torquemur et prœterito , muUa hona nostra nobis nocent , timons tormentiim memoria reducit , providentia anticipât , ncmo prœsentibus tantmn miser est\ Est-ce pas grande envie d'estre misérable, que de n'attendre pas le mal qu'il vienne , mais l'aller rechercher , le provoquer à venir , comme ceux qui se tuent de la peur qu'ils ont de mourir , c'est-à-dire préoccuper par curiosité ou foiblesse et vaine appréhension , les maux et inconveniens, et les attendre avec tant de peine et d'allarme, ceux mesmes qui par adventure ne nous doivent point toucher? Ces gens icy veulent estre misérables avant le temps , et doublement misérables , par un ï-eal ^ sentiment de la misère, et par une longue préméditation d'icelle, qui souvent est cent fois pire que le mal mesme : minus afficit sensus fatigatio, quàm cogitatio ^ L'estre de la misère ne dure
sence par la douleur de la partie du corps où elle se trouve , tandis que rien ne nous fait sentir la santé dont nous jouissons. {Sleph. Boeliani Poemala, page 115.)
' L'avenir et le passé nous tourmentent. Il est même plusieurs avantages que nous possédons, qui nous sont nuisibles : la mémoire nous ramène le tourment de la crainte , la prévoyance l'anticipe ; ce n'est pas seulement parles maux présents que l'on est malheureux. (Séjjèque, Epist. V.)
' L'édition de Dijon a rajeuni ce mot , et a écrit réel.
^ La souffrance du mal nous affecte moins que la pensée même de la souffrance. (Qcintil., 1. i, c. 12.)
pas assez ^ il faut que l'esprit l'allonge , l'estende , et avant la main s'en entretienne. Plus dolet quàm necesse est , qui ante dolet quàm necesse est. Quœdam magis, quœdam antequàm debeant , quœdam cum omninà non debéant , nos torquent : aut augemus dolorem , aut fingimus, aut prœcipimus '. Les bestes se gardent bien de cette folie et misère, et ont à dire grand mercy à nature, de ce qu'elles n'ont point tant d'esprit , tant de mémoire et de providence. César disoit bien que la meilleure mort estoit la moins préméditée. Et certes la préparation à la mort a donné à plusieurs plus de tourment que la souffrance mesme. Je n'entens icy parler de cette préméditation vertueuse et philosophique , qui est la trempe par laquelle l'ame est rendue invincible , et est fortifiée à l'espreuve contre tous assauts et accidens , de laquelle sera parlé ; mais de ceste paoureuse ' , et quelques fois fausse et vaine appréhension des maux qui peuvent advenir, laquelle afflige et noircit de fumée toute la beauté et sérénité de l'ame, trouble tout son repos et sa joye -, il vaudroit mieux du tout s'y laisser surprendre. Il est plus facile et plus naturel n'y penser point du tout. Mais laissons encores ceste anticipation de mal. Tout simplement le soin et pensement pénible et béant après les choses advenir, par espérance , désir, crainte, est une très grande misère ; car outre que nous n'avons aucune puissance sur l'advenir , moins que sur le passé ( et ainsi c'est vanité , comme a esté dist ^ ) , il nous en demeure encores du mal et dommage , calamitosus est animus futuri anxius^, qui nous desrobe le sentiment, et nous oste la
- Celui qui a de la douleur avant qu'il soit nécessaire d'en avoir a plus de douleur qu'il ne faut. - Certains maux nous tourmentent plus qu'ils ne doivent , d'autres avant qu'ils le doivent, d'autres lorsqu'ils ne le doivent pas du tout. Ou nous augmentons la douleur, ou nous la. feignons, ou nous la prenons d'avance. (Sénèque, Epist. xai et xctiii.)
'' Peureuse.
' Au cliap. xxxviii.
•* Tout esprit inquiet de l'avenir est malheureux. (Sénèqce, Ep. xcvin.)